Impossible n’est pas francophone

Le mardi 24 septembre 2013, Léspas Culturel Leconte de Lisle[1] à Saint-Paul recevait Le Cabaret de l’impossible. Trois hommes, trois territoires, une langue.

Tout y était. Le Québécois que je ne suis pas, mais pour qui on me prenait pendant mes années d’études à Avignon à cause de mon accent[2] ; le Breton que je ne serai jamais malgré mon appétence pour le beurre salé et le tréma dans mon nom de famille ; le Créole de l’océan Indien que certains oublient souvent que je suis.

Le Cabaret de l'impossible : de g. à d. François Lavallée, Achille Grimaud et Sergio Grondin (source : sergiogrondin.com)
Le Cabaret de l’impossible : de g. à d. François Lavallée, Achille Grimaud et Sergio Grondin (source : sergiogrondin.com)


Ça commence avec humour. J’ai pourtant des petits frissons à cause de l’excitation – dès les premières secondes, je sais que je vais assister à un excellent spectacle – et d’une nostalgie inexplicable.
François Lavallée, le Québécois, c’est « la peau des filles de mai ». Achille Grimaud, le Breton, c’est « Souchon dans le mange-disque ». Sergio Grondin, le Réunionnais, c’est « le rhum qui te vide le corps ».

On devait parler de la francophonie. Celle qui réunit 220 millions de terriens et 250 Mondoblogueurs (bientôt 150 de plus). Je l’ai surtout vécu comme un carnet de voyages ponctué de questionnements sur l’identité. Les conteurs nous racontent leurs rencontres à La Réunion, au Québec et en Bretagne. C’est un récit qui se construit au fil de leurs séances de travail relatant les chocs culturels et les stéréotypes identitaires.

Mais c’est vrai, le spectacle est aussi sur la francophonie. Ce voyage valorise ce « français élastique que chacun tire de son côté », comme l’explique René Jackson.
La francophonie, c’est quand Achille Grimaud évoque sa peur de perdre des bouts de mots dans sa langue ; quand François Lavallée cauchemarde qu’il se fait marquer « USA » au fer rouge sur la langue ; quand Sergio Grondin qui, évoquant le créole qui le relie à la terre, rêve d’une « langue libre et vivante, prête à se prêter ».
La francophonie enrichie par ses déclinaisons et ses expressions authentiques nous fait découvrir le monde.

Dans l’histoire, le beau-père de François Lavallée est originaire de Madagascar. Du coup, lors de son déplacement à l’île de La Réunion, le chum doit porter des « bébelles cheaps, souliers aux semelles qui décollent et porte-clés de paradis artificiels » pour les livrer à la famille malgache qui l’attend à l’aéroport Roland Garros. Je souris. J’ai vu ce genre de transporteurs à Madagascar sur le trajet Nosy Be – Antananarivo. Je pense à la caricature du Mauricien qui prend dans sa valise les achards, la Phoenix, les dhull pourris et le thé Bois Chéri pour une distribution à l’autre bout du monde. Je connais ces cérémonies : l’énumération des articles, des noms de leurs destinataires et la distribution quand on est arrivé à bon port. Je ris jaune parce que j’ai été cette caricature. Sauf que, ce que j’emportais allait plus souvent remplir les placards de ma cuisine d’étudiant. Je m’esclaffe parce que je pense aux amis réunionnais qui faisaient la même chose.
Comme si on ne pouvait pas vivre quelques mois sans ces saveurs et autres souvenirs qui nous accrochent notre insularité. « Y’a rien de pire que de se sentir étouffé par sa propre culture », dit Sergio Grondin. Y’a rien de pire que quand l’on s’y étouffe soi-même.

Pourtant, ce sont les thèmes récurrents des arts réunionnais qui sont déclamés dans le spectacle : l’esclavage, le sentiment d’abandon des Réunionnais face à la métropole, l’alcool, la violence. Ces thèmes qu’on retrouvait déjà dans l’excellent Kok Batay. Mais Sergio Grondin le dit bien : « Il y a des choses qu’on ne décide pas, les évidences qui nous possèdent sans qu’on puisse rien y changer ». Comme quand le Breton qui arrive à La Réunion s’étonne « le Créole, il est blanc ? » Il a le même regard dubitatif que certains Réunionnais et quelques-uns de mes compatriotes quand je dis que je suis Mauricien depuis au moins cinq générations. Ironie.

Il taquine Achille Grimaud, ce « maudit français » qui laisse sortir ses croyances sur les identités et le faciès qui ne sont pas des évidences. Pourtant, le « Finistérien jusqu’au bout de bottes » ne parle pas le Breton.
Achille Grimaud se dit que par rapport à ses deux amis conteurs, ses origines « c’est un peu le bordel ». Fils d’une mère pied-noir et d’un père auvergnat, il est né à Quimperlé et a la tête dure. « Si ça c’est pas une preuve ? » Lorsqu’il découvre la Bretagne, ses « racines », avec Alan Stivell dans l’autoradio, il se sent habité. Mais il se demande « est-ce que ça fait de moi un Breton ? » Achille Grimaud n’a pas appris la langue. Mais est-ce pour ça qu’il n’est pas Breton ?

Donc un Breton, un Québécois, un Créole, la langue française, les voyages, les réflexions sur l’identité, avec un peu de Madagascar. Tout ça me parle tellement.


[1] Un grand bravo à Lespas Leconte de Lisle qui vend les places à 1€ pour tous les bénéficiaires du RSA grâce à un partenariat avec le Territoire de la Côte Ouest (TCO).

[2] En fait, je n’ai pas du tout l’accent québécois. Demandez à Dagenais. Simplement, certains Français ne connaissant pas les intonations créoles, ils balançaient l’accent (le seul ?) le plus bizarre qu’ils avaient en mémoire.

3 réflexions au sujet de « Impossible n’est pas francophone »

  1. Excellent Stef. Et l’humour y est ! C’est dommage que nous n’ayons pas pu avoir le trio à Maurice, vu que Sergio Grondin n’y était pas. Mais je revis quelques étapes du spectacle grâce à ton billet. Encore BRAVO.

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