Népal : Bandh à part

Comme en France, le lundi 11 novembre était chômé au Népal. Mais on ne commémorait pas la Première Guerre mondiale. Deux jours plus tard, certains commerces sont encore fermés. Et ce n’est pas une autre fête religieuse. C’est une grève imposée par le Communist Party of Nepal-Maoist.

On m’avait prévenu : « Les routes seront bloquées, les commerces fermés, interdiction de circuler, interdiction de travailler ». Un ton alarmant pour décrire le bandh ou banda – qui veut dire « fermé » en népali.
J’ai compris que le bandh, c’est un peu une institution au Népal. Quelque chose qui n’existe qu’ici – et en Inde où, bien qu’interdits par la Cour suprême depuis 1998, certains partis politiques en organisent toujours – et qui aurait commencé dans les années 90 avec l’instauration de la monarchie parlementaire. Il existe même un site Internet qui répertorie les dates, les raisons et les instigateurs des bandhs.

Ces « grèves générales forcées » sont organisées par les partis politiques pour exprimer un désaccord. Lorsqu’elles sont annoncées, il est strictement interdit de travailler et de se déplacer en véhicule motorisé. Il paraît que les membres des partis qui déclarent un bandh sont postés dans les rues pour s’assurer que l’ordre est respecté. Dans le cas contraire, on le rappelle aux impertinents à coups de pierres, matraque ou en brulant leurs véhicules.

En cette mi-novembre 2013, c’est le Communist Party of Nepal-Maoist (CPN-M), à la tête d’une alliance de trente-trois partis qui impose dix jours de grève pour protester contre la tenue des élections législatives qui doivent avoir lieu le 19 novembre. Cette faction radicale des communistes (il existe plusieurs partis communistes [ENG] au Népal) dirigée par Mohan Baidya estime que les prochaines élections sont « anticonstitutionnelles » et demande un débouché politique par la formation d’un gouvernement de consensus après une simple table ronde.
– « Donc un parti peut imposer une grève comme ça, qui empêche tout le monde de circuler et réagir avec violence, sans que le gouvernement n’intervienne ?
– Euh… Oui ».
Je ne sais pas si l’hésitation de mon interlocuteur est provoquée par ma question qu’il jugerait bête ou par la gêne de cette situation tellement particulière.

11 novembre - Ring Road au niveau de Dhobighat, Lalitpur, déserte à 9h un lundi matin
11 novembre 2013,  – Ring Road au niveau de Dhobighat, Lalitpur, déserte à 9 heures. (Crédit : SH)

Alors ce lundi 11 novembre, je sors sur la pointe des pieds. J’observe, j’écoute. Première surprise : dans une petite rue de Dhobighat, à l’ouest de Lalitpur, les menuisiers et les mécaniciens travaillent, les boutiques sont ouvertes et quelques rares motocyclistes défient le bandh. Ce n’est donc pas si fermé que ça.
Deuxième surprise : à 9 heures, la Ring Road est déserte. Quelques piétons et très peu de ces effrontés en deux roues motorisées y circulent. Ambiance bizarre pour un lundi matin sur cette route qui fait le tour de Katmandou et Lalitpur – « le périph’ » comme la surnomme affectueusement un résident français qui la parcoure avec sa « bécane ».

J’apprends dans l’édition du lundi 11 novembre 2013 du Kathmandu Post que le CPN-M est revenu sur sa décision au cours d’un meeting qui s’est tenu la veille. « Les dix jours de grève ont été raccourcis à un jour (lundi 11 novembre). À partir du mardi 12 novembre, le parti ne va pas obliger les bureaux et commerces à fermer, mais la grève des transports est maintenue pour les dix jours », peut-on lire en Une.
Un autre article du quotidien anglophone rapporte que le gouvernement a déployé un dispositif de sécurité particulier. Il ordonne tout simplement d’arrêter tous ceux qui forceraient la grève ou qui bloqueraient les routes. Ah… quand même.

Effectivement, plusieurs policiers sont postés à chaque carrefour des grands axes. Casque, matraque, gilet pare-balles, bouclier et mitraillette, tout l’attirail nécessaire pour dissuader les maoïstes ou pour impressionner un jeune bideshi[1].

En haut : policiers postés sur la Ring Road le 11 novembre / En bas : policiers postés sur Pulchowk au niveau de Namaste Supermarket le 12 novembre (Crédits : SH)
En haut : policiers postés sur la Ring Road le 11 novembre / En bas : policiers postés sur Pulchowk au niveau de Namaste Supermarket le 12 novembre (Crédits : SH)

En milieu de journée, de plus en plus de véhicules s’aventurent sur les routes de Katmandou. Un peu parce que les automobilistes se sentent en sécurité grâce à la présence des forces de l’ordre et beaucoup parce qu’ils en ont ras-le-bol de ces bandhs. Des groupes de jeunes défient ouvertement l’ordre de grève : ils défilent sur la New Road, debout sur les capots des voitures en agitant le drapeau népalais.
De l’avis de Nevaraj, un marchand de journaux, c’est un bandh pas comme les autres. « Il y a quand même des personnes qui circulent à moto ou en voiture et les commerces sont ouverts. C’est moins respecté que les bandhs précédents ». Un Français qui vit à Katmandou depuis quinze ans – il en a connu des bandhs – constate également que les Népalais sortent plus que lors des grèves dont il a été témoin : « Ils en ont marre de ne pas pouvoir travailler. C’est un manque à gagner énorme pour eux ». Effectivement, Siam, un chauffeur de taxi de la capitale estime qu’il ne peut pas se permettre de ne pas travailler autant de jour. « Mais les maoïstes sont moins sévères ici. On peut rouler dans Katmandou », me dit-il pensif, comme pour se persuader lui-même.

Ce qui est bien avec le bandh c'est qu'il y a moins de circulation, donc moins de pollution et plus de visibilité sur l'Himalaya (Crédit : SH)
Ce qui est bien avec le bandh c’est qu’il y a moins de circulation, donc moins de pollution et plus de visibilité sur l’Himalaya (Crédit : SH)

Néanmoins, l’édition du mardi 12 novembre 2013 du Kathmandu Post rapporte que cinquante arrestations ont lieu la veille – des interpellations suite à des incendies volontaires, des véhicules vandalisés, des tires ou encore la découverte de bombes artisanales. Pire : selon son édition du mercredi 13 novembre, Ashish Lama, un garçon de quatre ans aurait été blessé à cause d’un cocktail Molotov qui a explosé sur le bus dans lequel il se trouvait dans le quartier de Kumaripati à Lalitpur.
Déjà avant ces incidents liés au bandh, le quotidien My Republica relate depuis quelques jours que la logistique pré-électorale est perturbée : du matériel a été détruit et les voitures de certains candidats en campagne ont été incendiées.

L’histoire politique du Népal est alambiquée. Pleine de rebondissements et marquée par une guerre civile qui a secoué le pays pendant dix ans causant la mort de milliers de personnes. Depuis la fin de cette guérilla en 2006, c’est la deuxième fois que doivent se tenir des élections législatives. En 2008, un Parlement a été élu ayant pour mission de rédiger une nouvelle constitution. En vain.
Ces prochaines élections ont déjà été repoussées à deux reprises : d’abord fixées pour le 22 novembre 2012, elles ont été reportées au 21 juin 2013 pour finalement être repoussées au 19 novembre 2013.

Le bandh imposé par le Communist Party of Nepal-Maoist est supposé durer du 11 au 20 novembre : dix jours sans travail. Le gouvernement vient d’annoncer quatre jours fériés – du 17 au 20 novembre pour la tenue des élections.


[1] étranger

13 réflexions au sujet de « Népal : Bandh à part »

  1. Nous continuons notre découverte du Népal et après la culture, religieuse et autre, l’aspect politique ! Compliqué pour moi ! Mais bon, je préfère de loin le sommet de l’Himalaya… Absent lors des quelques dernières élections législatives ou municipales de ton île, ayant quitté Nosy Be avant les élections tant attendues à Madagascar, te voilà projeté dans la période pré électorale à Katmandou. Que tout se passe dans le calme, sans violence !

    1. Et ouais. Il est tellement compliqué que même certains Népalais ne le connaissent pas – pour certains, le changement de dirigeants n’a aucune incidence sur leur vie, d’autres se désintéressent parce qu’ils n’attendent plus rien de la politique. Remarque, ça tend à devenir comme ça un peu partout…

  2. J’aime bien les photos prises sur le vif: elles donnent toujours une idée de l’atmosphère qui peut régner dans un endroit.
    Les partis communistes et maoïstes népalais sont-ils soutenus par les Chinois?

    1. À ce que je sache, les Maoïstes népalais n’ont pas le soutien de la Chine. En 2002 (au milieu de la guerre civile), la Chine a apporté son soutien au roi népalais qui luttait contre les Maoïstes. On m’a expliqué que ces derniers seraient plutôt pro-Inde. D’ailleurs, ils sont proches de certains groupes communistes indiens qui forment le naxalisme.
      Merci pour les photos. Même si ce n’est pas toujours évident de dégainer au bon moment, dans le bon angle et sans être intrusif.

  3. Alors ce bandh, toujours d’actualité?
    J’ai lu que le vieux guérilléro Prachanda avait décidé d’ouvrir aux touristes les anciens sentiers de  » La guerre du peuple »…

    1. Le bandh est toujours d’actualité, mais il n’est pas vraiment respecté. Les véhicules sont sortis petit à petit même si les opposants à l’élection de mardi prochain sévissent encore – quelques bus brûlés, vandalisés, des personnes blessées.
      Tu m’as fait découvrir ces sentiers de la guerre du peuple. Merci ! Je viens de lire un billet de blog dessus. Étonnant.

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