Katmandou : la nuit nous appartient

On entend souvent la rengaine « il n’y pas de vie nocturne à Katmandou ». Mais quand on cherche un tout petit peu, on finit par trouver des soirées de qualité et on démasque les pantouflards.

C’est vrai : la plupart des bars ferment tôt à Katmandou. Parfois, des policiers munis de leur gourdin passent dans les lieux pour s’assurer que les horaires sont respectés. Du coup, certains ont vite fait de râler « qu’il n’y a pas de vie nocturne à Katmandou » ou de dire dédaigneusement que « les soirées ne sont pas terribles ». Pourtant il y a de quoi s’éclater dans la capitale népalaise.

Par exemple, le vendredi 21 février, Eleven11Production offre (pour NRs 500, conso incluse) la nuit électronique : Dance Valley (Bass Edition). Ça se passe au 1905, restaurant autrement connu pour abriter le Farmers’ Market du samedi matin (aisément appelé « le marché bio » par les francophones). Le lieu qui a des allures d’anciens bâtiments de l’empire coloniale britannique est spécialement apprêté pour l’occasion. Derrière la scène, un écran fabriqué de petites ampoules fait défiler des effets visuels sympathiques ; sur la droite, des images psychédéliques conçues par Uzair Sawal et le collectif ArtLab sont projetées sur une toile. Et c’est plus appétissant que les étales de charcuterie et de légumes sans pesticide du samedi matin.

Début de soirée du "Dance Valley (Bass Edition)" au 1905, le vendredi 21 février 2014 © S.H
Début de soirée du « Dance Valley (Bass Edition) » au 1905, le vendredi 21 février 2014 © S.H

Je rate de peu la prestation de Kiccha qui est, semble-t-il, un groupe qui mêle musique électronique avec des instruments traditionnels népalais. Ce sera pour une prochaine fois.
Rohit Shakya, alias The Author, m’est présenté comme l’un des meilleurs DJ du Népal. Ce soir il joue ses compositions en live. Les morceaux sont vraiment bien faits, mais The Author les enchaine difficilement – il faut attendre deux minutes entre chacun d’eux. En plus la qualité du son est assez médiocre. Je préfère me dire que j’apprécierai l’artiste à sa juste valeur en écoutant son CD et je me dirige vers les ravitaillements.

De retour devant la scène après un plat d’aloo sadeko, c’est Dualist Inquiry (nom de scène du DJ indien Sahej Bakshi) qui est aux manettes. C’est plus dansant, les enchainements sont excellents et, miracle, le son est parfait. Pas étonnant que la fosse soit pleine. De temps en temps, Dualist Inquiry prend une guitare électrique pour poser parfaitement quelques solos sur les musiques qu’il passe. Un petit show qui enfièvre le public.
Le son se durcit un peu et on distingue Stress de Justice qui arrive. Subitement, ça s’extasie au sein d’un petit groupe au milieu du public. Plus loin, on reconnaît la voix de Pharrell Williams. « Attention, les robots arrivent ». On s’affole, on se passe le mot : « c’est les Daft ! » Wooouuaah ! Une petite bande d’irréductibles explose. J’ose une plaisanterie minable : « C’est qui Daft Punk ? ». « Mais c’est des Français ! » me hurle-t-on avec un air ahuri. Sans blague ? On suggère même de chanter la Marseillaise. S’il avait fallu entonner « Oh say, can you see… » à chaque passage d’une chanson américaine, on y serait encore une semaine plus tard. Dualist Inquiry traficote Get Lucky avec des effets et en ralentissant le tempo. Et quand le rythme original reprend, tout le monde répète enfin « We’re up all night to get lucky ».
La Dance Valley (Bass Edition) se termine avec Nishan qui fait de la trance psychédélique. Jamais entendu parlé, mais ces mélodies répétitives me conviennent pour conclure la soirée.

Il est 23h et on nous pousse poliment vers la sortie du 1905. On se regarde et l’inévitable question arrive : « bon, on fait quoi maintenant ? » On se demande ce qu’il peut bien y avoir d’ouvert après 23h à Katmandou. Ça ne dure pas très longtemps. On se dirige naturellement vers Thamel, quartier considéré par certains comme « lieu de débauche » où traînent les hippies en descente depuis les années 70.

Visage de Jimi Hendrix peint sur le mur du Purple Haze Rock Bar à Thamel © S.H
Visage de Jimi Hendrix peint sur le mur du Purple Haze Rock Bar à Thamel © S.H

La soirée continue au Purple Haze, un « bar rock » dont j’ai beaucoup entendu parler depuis mon arrivée au Népal. Un agent de sécurité me fait un salut militaire (comme le font beaucoup d’autres agents de sécurité à Katmandou) en ouvrant la porte. On est en bas d’un escalier en fer très abrupt et on voit mal ce qui se passe en haut. Mais on le devine : on s’apprête à pénétrer dans un bordel lugubrement rock & roll.
Ce lieu est agréablement fou. Le volume de la musique est très fort. Des bouts de verres écrasés, des mégots de cigarette et d’autres déchets non identifiables jonchent le sol tacheté de bière. Le public danse, chante, titube, saute, hurle. Le batteur qui porte un maillot des Glasgow Rangers frappe agressivement sa caisse claire sur Zombie. C’est la fin de soirée et certains se demandent où ils sont. Une bousculade créée par un spectateur un peu trop échauffé et ce dernier reçoit de la bière en pleine face. Yeah, c’est trop rock & roll ! Alors que les All Stars, le groupe résident du Purple Haze Rock Bar, reprennent Guerilla Radio, un couple dans un état proche de l’Ohio fait des pas de danse qui ressemblent au zouk. Au Népal. Pourquoi pas ?

Passage de relais sur scène. Un autre chanteur vient se poser devant la scène. On reconnait les premières notes de Love Buzz. Le nouveau chanteur est littéralement DÉ-CHAI-NÉ. Il agite sa crinière, saute partout et s’emmêle les pieds dans les câbles. Il ouvre enfin la bouche mais on n’entend pas sa voix. Ses cabrioles ont débranché quelques câbles. Comme une vraie rockstar, il se dirige nonchalamment vers un autre micro disponible et repend normalement les paroles là où il devrait être dans la chanson. La classe. Et quand vient l’heure de Smells Like Teen Spirit, ça se pogote dans la salle et sur scène. Le trépidant chanteur et le guitariste rythmique se bousculent méchamment mais ils gardent le sourire. Les amplis tombent, les pieds de micros autour de la batterie sont à terre et malgré tout ça, pas une fausse note. Un technicien se faufile au milieu des musiciens pour tout remettre en ordre.
C’est l’anarchie et la musique est vraiment trop forte. Mais merde, c’est tellement bon d’être ici. Il n’y a pas d’écran pour diffuser du foot, mais c’est quand même mieux que le Club Amsterdam Café de Pokhara. Et les musiciens sont vraiment excellents. Ils sont techniquement parfaits sur toutes ces reprises et on aimerait qu’ils composent leurs propres chansons.
Avant de partir, le groupe nous gratifie d’une version suave de Light My Fire. Dernier coup de baguette sur la cymbale à minuit.

All Stars, le groupe résident du Purple Haze Rock Bar de Thamel, en concert le 21 février 2014 © S.H
All Stars, groupe résident du Purple Haze Rock Bar de Thamel, en concert le 21 février 2014 © S.H

On se regarde encore et sans vraiment se parler on descend au OMG, une boîte de nuit un étage plus bas dans le même bâtiment. Ce haut lieu de la nuit katmandaise – où l’on peut croiser l’actrice Nisha Adhikari (quoi, vous ne connaissez pas !?) avec ses copines – est « ouvert jusqu’à 2h, tous les jours, tout le temps ». Wouhou ! Je fredonne All night long dans ma tête.
Après la French Touch et le grunge, nous nous adonnons aux tubes de dance et de RnB – la musique dite « commerciale ». Non seulement, ce n’est pas trop ma tasse de thé mais en plus le volume est excessivement fort ici aussi. Sauf que c’est si efficace à ce moment de la soirée que nos corps bougent seuls sur la piste de danse. Et puis on se laisse un peu distraire par le DJ qui a un style tellement kawaii qu’on jurerait que c’est un japonais.

Résultat, on s’est couché à 3h du matin. Certes, on est bien loin des interminables soirées berlinoises. Mais comprenez que quand on arrive à Katmandou et qu’on entend toujours « ah… mais ici, il n’y a pas de vie nocturne », on est content de rentrer chez soi après une soirée aussi diversifiée musicalement – même si on a les oreilles qui sifflent les deux jours suivants.

Le plus plaisant c’est de savoir que, finalement, Katmandou permet de vivre de telles soirées tous les week-ends.
Notez : ce vendredi 28 février, un groupe de musiciens propose de « prendre le contrôle » de Lazimpat (quartier des ambassades à Katmandou) avec du rock indé, de la house, du dubstep – jusque-là ça va – du Nu Disco, du UK garage, des future beats, du chillwave et du grime. Bref, je vais découvrir de nouveaux styles musicaux. Et tout ça jusqu’à 3h du matin.

Qu’importe si certains persistent à dire qu’il ne se passe rien au Népal. Ça laisse plus de place à ceux qui veulent vraiment profiter de la nuit à Katmandou.

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