Au Népal, j’ai craqué pour le cricket

Ayant probablement manqué une folle ambiance sportive deux jours plus tôt, j’ai tenu à être de la partie pour le troisième match du Népal à l’ICC World Tour 20. Depuis, je comprends et jadore le cricket.

Une victoire et une défaite depuis le début du tournoi. Les Népalais ont encore une petite chance de se qualifier pour le deuxième tour de l’ICC World Tour 20 (la coupe du monde de cricket) qui a lieu au Bangladesh. Pour ça, ils doivent impérativement gagner leur troisième et dernier match de groupe contre l’Afghanistan ce jeudi 20 mars.
Ce serait extraordinaire. C’est la première fois que le Népal participe à cette compétition mondiale. Elle s’était qualifiée en novembre 2013 en terminant troisième du ICC World Twenty20 Qualifiers qui se tenait aux Émirats d’Arabe Unis. À leur retour au pays, les joueurs avaient été accueillis en héros. Depuis, il semble que l’intérêt des Népalais pour le cricket n’a cessé de grandir. Le mien aussi.

Cet après-midi, il y a une ambiance sportive timide au FC–The Sports Bar de Jawalakhel. Dans cette grande salle où sont alignées trois longues rangées de tables et trois tables rondes au fond, pas plus de vingt personnes ont la tête levée sur le grand écran où sera projeté le match. Des photos de sportifs célèbres avec une de leur citation sont accrochées à un mur. Parmi eux, il y a Sachin Tendulkar, le Little Master indien du cricket qui a pris sa retraite il y a 4 mois.

Sachin Tendulkar placé au même rang que Federer et Schumarer au FC - The Sports Bar © S.H
Sachin Tendulkar, aux côtés Roger Federer et Michael Schumacher sur un mur du FC – The Sports Bar © S.H

Il est 15h15 et la lumière du soleil empêche de voir convenablement les images projetées sur le grand-écran. Ce n’est pas très important pour l’instant, car les commentateurs font les discours inutiles d’avant-match – déjà que je trouve ça pompeux avant les matchs de foot, alors pour un sport que je ne comprends pas.

Quelques minutes plus tard, les joueurs entrent sur le terrain alors que Chariots of Fire de Vangelis résonne dans le stade. Les gens dans le bar applaudissent poliment. Ils se mettent debout quand l’hymne national népalais est joué. J’ai des petits frissons.

Le match commence enfin et on entend « Go Nepal ! » du fond de la salle. C’est l’Afghanistan qui lance. Je ne sais pas s’il y a un nombre de lancers défini ou un nombre de points à atteindre pour changer de lanceur dans une équipe ou pour alterner les équipes aux postes du lanceur et du batteur. Pour compliquer les choses, il y a plusieurs chiffres qui apparaissent sur l’écran et je ne sais pas qu’ils représentent.
Au bout de quelques lancers, je comprends ce qui permet aux batteurs de gagner des points. Pour les lanceurs, j’attendrai encore.
Les batteurs népalais font quelques jolis coups. Je le vois par le nombre de points (6) que ça rapporte et les éclats de joie (de plus en plus forts) qu’ils provoquent dans le bar.

Un cadrant affiche « 141/5 » et on dirait que le match est terminé. Je demande confirmation à un inconnu assis à côté de moi. Il s’appelle Bahadur et me dit qu’il reste « les 20 overs[1] du Népal maintenant ». Je crois que je viens de faire une drôle de tête après sa phrase. Bahadur sourit, prend mon carnet et mon stylo pour m’expliquer les règles. Il confirme certaines choses que j’avais saisies, mais je l’entends mal à cause du bruit dans la salle. Je lève la tête pour vérifier. On est maintenant une cinquantaine au FC-The Sports Bar.
Concentré à essayer de comprendre le match, puis les explications de Bahadur, je ne me suis pas aperçu que le bar s’est rempli.

Les règles du cricket expliquées par Bahadur entre des frites et un coca © S.H
Les règles du cricket expliquées par Bahadur entre des frites et un coca © S.H

À la reprise, je suis tout excité. Emporté par l’ambiance du bar, je crie et lève les bras quand un lanceur népalais empêche l’Afghanistan de marquer des points. De temps en temps, je fronce les soucis parce que je ne suis pas sûr de ce qu’il vient de se passer. Alors Bahadur reprend mon carnet en souriant et m’explique l’action avec des croquis.
Je comprends enfin qu’un « wicket[2] » est l’ensemble des trois piquets en bois placé derrière le batteur. Un wicket est marqué lorsque le lanceur touche un des piquets avec la balle ou lorsque la balle est récupérée au vol après avoir été frappée par le batteur. C’est très rare. Les Afghans en ont marqué 5 au cours de leurs 20 overs. C’est donc ça le « 141/5 » sur le cadrant (141 étant le nombre de runs[3] des Népalais).

Après quelques nouvelles règles expliquées par Bahadur, je suis à fond dans le match. J’ai l’impression d’avoir tout compris. En tout cas, je veux que le Népal gagne. La victoire de Manchester United contre l’Olympiakos, la veille, paraît presque secondaire à cet instant.
Il est bientôt 18h et cette fois on est plus de 100 dans le bar. On reconnaît les hommes qui nous ont rejoints directement après le travail à leur cravate mal nouée. Ça chauffe et on répète « Népal ! » et les noms des joueurs à tue-tête. J’entends « Sean Paul » et je ne vois pas pourquoi le ragga man jamaïcain est acclamé ici. Jusqu’à que je vois « Sompal » floqué sur le maillot d’un des joueurs népalais. Sompal Kami est plus jeune (18 ans) joueur de l’équipe et on dirait que c’est le chouchou. Le capitaine Paras Khadka est aussi ovationné. Mais c’est Shakti Gaucham, auteur d’un gros match contre Hong-Kong quatre jours plus tôt, qui provoque l’hystérie. C’est beau ce qui se passe là. Je suis content d’y assister.

20 mars, FC-The Sports Bar à Patan - Les supporters exultent alors que leur pays prend l'avantage sur l'Afghanistan © S.H
20 mars, FC-The Sports Bar à Patan – Les supporters exultent alors que leur pays prend l’avantage sur l’Afghanistan © S.H

À 4 lancers de la fin, l’Afghanistan doit marquer seulement 16 runs pour remporter le match. Mathématiquement, ils peuvent y arriver. Bahadur me rassure : « c’est bon, on a gagné ». Deux hommes devant moi sont déjà debout sur leur chaise – un est torse-nu et fait l’hélicoptère avec son t-shirt. Tout le monde dans le bar hurle. Moi aussi je m’égosille. C’est l’explosion de joie après le dernier lancer. Tous les bras sont levés au FC-The Sports Bar. Un drapeau fait le tour du bar. Son petit porteur est caché par les supporters en furie qui sautillent.

Et puis, soudainement les cris s’arrêtent. Jitendra Mukhiya apparaît à l’écran pour une interview. Silence religieux pour écouter les réponses de celui qui a été élu homme du match. Il remercie les fans et les agitations dans le bar peuvent reprendre lorsqu’il récupère son trophée.

Il fait presque nuit. Nous sommes beaucoup à sortir du FC-The Sports Bar, contents mais pas vraiment rassurés – en plus j’ai un acouphène et j’ai mal à la gorge d’avoir trop crié. Si le plus dur est fait, le sort de l’équipe du Népal ne lui appartient plus.
Seul le premier de chaque groupe passe au deuxième tour de l’ICC World Tour 20. Pour que le Népal y arrive, il faudrait que le Bangladesh (l’hôte de la compétition) perde son match contre Hong-Kong qui a perdu ses deux premiers matchs de groupe. Autant dire que c’est inespéré.

20 mars 2014, FC-The Sports Bar - Le drapeau népalais circulant entre les supporters après la victoire de l'équipe nationale contre l'Afghanistan © S.H
20 mars 2014, FC-The Sports Bar – Le drapeau népalais circulant entre les supporters après la victoire de l’équipe nationale contre l’Afghanistan © S.H

Quelques heures après la victoire du Népal contre l’Afghanistan, un demi-miracle a lieu. Hong-Kong gagne, mais Bangladesh reste premier du groupe A grâce au net run rate (l’équivalent de la différence de buts au foot).

L’équipe de cricket du Népal n’a pas atteint le Super10 de la compétition, mais l’équipe a livré une belle performance qui laisse espérer de futurs succès. Évidemment, c’est aujourd’hui la fierté de tout le pays. Chandra Prakash Gajurel l’a bien compris. Après que la presse népalaise ait rapporté qu’il aurait critiqué le nouvel engouement pour le cricket au Népal, les supporters du district de Dadelhura ont brûlé une effigie du secrétaire du Communist Party of Nepal – Maoist (CPN-M). Il s’est défendu par la suite en affirmant que ses propos avaient été mal compris.
Au parc Tundikhel, les ballons de foot ont laissé la place aux battes et aux wickets (ou alors, c’est moi qui fais plus attention à ce sport ?) Une fois de plus, Paras Khadka et ses hommes ont été reçus en héros à leur retour au pays le vendredi 21 mars. Et maintenant, ils ont un nouveau fan mauricien qui prétend connaître suffisamment les règles pour oser les expliquer à des néophytes.


[1] « Séries » en français. Chaque équipe a 20 séries dans une manche (tour de batte). Il y a 6 lancers par série.
[2] « Guichet » en français
[3] « Course » en français

7 réflexions au sujet de « Au Népal, j’ai craqué pour le cricket »

  1. Ô mon Dieu, c’est magique! Ton histoire m’a fait sourire, retour dans un de mes souvenirs… Je me revois 12 ans en arrière dans un Pub à Sydney quand un australien à lui aussi tenté de m’expliquer les règles du cricket, non pas sur un papier mais à l’arrière de son rond à bière. Tant d’années après et ton billet… et je réalise encore que je n’ai toujours pas compris les règles!!!

    1. Bien sûr, le Népal ne vaut pas l’Inde. Pas la même histoire (avec la « revanche sportive » sur les Britanniques pendant la colonisation ou la diplomatie du cricket avec le Pakistan), ni le même palmarès. Mais j’ai eu l’impression que c’était le début d’une belle aventure. Et ça m’a fait plaisir d’y assister.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *