Chifumi : le street art s’enracine

Le street artiste Chifumi butine entre l’Europe et l’Asie depuis 2009. Installé au Cambodge depuis deux ans, il était de passage au Népal pour participer au Rootdown festival à l’Alliance française de Katmandou.

« Ce qui me motive, c’est la rue », dit Chifumi. Pas étonnant qu’il l’emprunte régulièrement. Pour explorer et pour partager.
C’est en Alsace qu’il commence à « jongler » entre Colmar (où il grandit), Mulhouse (il y intègre l’école des Beaux-Arts) et Strasbourg (où il fréquente l’École supérieure des arts décoratifs).

Chifumi en train de terminer sa murale Apsara Composition à l'Alliance française de Katmandou Street Art
Chifumi en train de terminer sa murale Apsara Composition à l’Alliance française de Katmandou © S.H

Souhaitant expérimenter l’esthétique urbaine après ses études, Chifumi développe un travail spécialement pour la rue à partir de 2009.
Dans l’est de la France, ses collages sont perçus comme du vandalisme. Il crée donc en réaction à ce premier rapport délicat avec le public. Chifumi commence à coller des mains formant les signes de gangs américains dans les rues d’Alsace. « Évidemment, ces représentations n’avaient aucune résonance en France – c’était ridicule, s’amuse-t-il. Mais j’ai été assimilé aux clichés des ghettos parce que je faisais des choses dans la rue. Alors j’y suis allé à fond ! »

Ainsi naît la série des « Mains urbaines ».

Celles-ci sont vite « transportées » hors de France. Des trajets en autostop mènent Chifumi du Portugal à l’Europe de l’Est, du Danemark à la Grèce. Il en profite pour s’imprégner de tous les courants artistiques : autant le street art que l’hermétisme. « C’était la sémantique qui m’intéressait – comment on représente le signe », explique-t-il.

Bien que son triangle alsacien se soit étendu à toute l’Europe, Chifumi reste actif à Strasbourg. Il rejoint d’autres artistes dans Démocratie créative, une association invitant à la création dans l’espace public. « On réutilisait des phénomènes déjà présents dans la ville pour faire des petites interventions participatives », raconte Chifumi.

C’est à ce moment qu’il découvre l’urban hacking : le fait de « transformer un élément du quotidien de sa fonction première ». Il rencontre alors Alain Bieber, un pirate chevronné et chef de projet à Arte Creative. Ce journaliste allemand propose à Chifumi d’embarquer pour Radical Drift avec Tony Weingartner.
Pour ce projet d’un an, les deux street artistes devaient peindre des murales entre l’Inde et l’Australie, en passant par les pays de leurs choix. Chaque œuvre devait être ancrée dans son environnement géographique, tout en étant liée à la peinture précédente  à la manière des plantes radicantes. « Tu as une racine et quand tu bouges, tu en fais une deuxième. Tu avances avec un mélange des deux. Plus tu as de mélanges, plus tu grandis et tu deviens passe-partout », détaille Chifumi.

Radical Drift est interrompu après cinq mois. Tony Weingartner doit rentrer en France et Chifumi s’arrête au Cambodge pour des raisons médicales. Son séjour à Phnom Penh se prolonge lorsqu’il y trouve du travail dans le graphisme.
L’artiste attend six mois avant de recommencer à faire de la peinture. Installé dans un pays d’Asie, il réalise alors le décalage entre ses premières perceptions de passant et la réalité quotidienne. « On est venu avec des outils intellectuels européens pour traduire ce qu’on voyait. Quand j’ai accordé ces outils-là, je me suis rendu compte que je n’avais rien compris des pays dans lesquels on était passé », se rappelle Chifumi.

De même, l’urban hacking à la française lui semble désormais désuet : « Ce qu’on faisait à Strasbourg c’était de la branlette, comparé à la réalité de l’Asie où tout est toujours récupéré ». Dans ce contexte de piratage urbain constant, Chifumi constate qu’il ne faisait rien de nouveau et décide de « changer ».

Apsara Composition conçue par Chifumi à l'Alliance française de Katmandou, Népal pour le Rootdown festival Street Art
Apsara Composition de Chifumi conçue pendant le Rootdown festival de l’Alliance française de Katmandou © S.H

La série « Mains urbaines » évolue elle aussi au fil des déplacements. Initialement du collage en noir et blanc, en Asie Chifumi fait de la peinture directement sur les murs. Les œuvres sont aussi plus grandes et colorées.

La scène street art népalaise est « dingue »
Ses nombreuses expéditions en Orient n’avaient encore jamais emmené Chifumi au Népal. C’est, début 2013, en voyant le site Internet de Sattya qu’il découvre que le street art y est en plein essor avec le projet Kolor Kathmandu. Les premiers contacts avec le collectif népalais le convainquent. Et une fois sur place, il ne sera pas déçu : « Les artistes ici n’ont rien du tout, mais ils y vont et ils sont super forts. Je trouve ça dingue ! »

Chifumi a apporté sa contribution au street art népalais bouillonnant avec Apsara Composition – du nom de la danse traditionnelle cambodgienne [ENG]. La murale a été pensée toujours avec cette idée de connecter deux univers : « on retrouve des similitudes entre l’Apsara et certaines danses népalaises ».

Si l’artiste français était l’invité spécial de l’Alliance française de Katmandou (AfK) pour le Rootdown festival, il s’est « senti tout petit » par rapport à Kiran Maharjan aka H11235, encore étudiant à l’école d’art de Kathmandu et membre d’ArtLab : « Le mec a des bombes pourries et le résultat est ouf ! Franchement, grand respect ».

À l'entrée de l'Alliance française de Katmandou, peinture murale faite par H11235 à l'occasion du Rootdown festival Street Art
À l’entrée de l’Alliance française de Katmandou, peinture murale faite par H11235 à l’occasion du Rootdown festival © S.H

Chifumi s’est « ressourcé » grâce à la dynamique et aux talents de Katmandou. Idéal pour terminer Radical Drift en 2 épisodes au Cambodge, fraîchement commandé par Arte Creative.

Il y a également en préparation, un trajet à vélo entre la France et le Cambodge à partir de mars 2015. Le but est de peindre plusieurs murales sur la route, toujours sur le mode opératoire des plantes radicantes et en faisant la psycho-géographie. « Je veux voir comment l’endroit où je me situe influence ma créativité », explique l’artiste.
Pour réaliser ce projet, Chifumi lancera une opération de financement participatif. Passionnés du street art itinérant, tenez-vous prêts à soutenir l’artiste radicant.

2 réflexions au sujet de « Chifumi : le street art s’enracine »

  1. Le street art de Katmandou est remarquable. Belle initiative que d’avoir invité Chifumi et par là même de nous l’avoir fait découvrir. L’alliance en a bien profité.

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