Katmandou, l’Holocauste et l’île Maurice

Il a fallu que je me retrouve à Katmandou pour qu’une rescapée de l’Holocauste me raconte l’histoire des détenus juifs de l’île Maurice.

Autant que je m’en souvienne, on n’a jamais commémoré l’Holocauste à l’île Maurice. Quelques-uns de mes enseignants en ont parlé, mais cette partie de l’histoire n’est pas enseignée dans les écoles mauriciennes. Il faudrait déjà qu’on commence avec l’histoire de notre propre pays. Pourtant, 30 000 de nos compatriotes avaient rejoint les forces armées de Sa Majesté pendant la Deuxième Guerre mondiale – l’île étant encore territoire britannique à l’époque.

Alors que le 27 janvier, beaucoup de pays organisaient des manifestations pour célébrer les 70 ans de la libération des camps d’Auschwitz, l’île Maurice restait muette. En tout cas, elle ne figurait pas sur la carte qui réunissait tous les événements dédiés à cet anniversaire. Remarquez, le Népal n’y apparaissait pas non plus. Et pourtant, on a commémoré l’Holocauste à Katmandou du 27 janvier au 4 février.

When words fail à l'Alliance française de Katmandou du 27 janvier au 4 février
When words fail à l’Alliance française de Katmandou du 27 janvier au 4 février

Pendant ces neuf jours, When words fail, une exposition des peintures de Sara Atzmon s’est tenue à l’Alliance française de Katmandou. Cette survivante de l’Holocauste a également témoigné de son expérience aux collégiens de Katmandou. Un employé de l’ambassade d’Israël à Katmandou me confirmait que c’est la première fois qu’un tel événement était organisé au Népal.

Sara Atzmon avait été envoyée aux camps de concentration de Bergen-Belsen à 10 ans et en est ressortie 6 mois plus tard. Ce n’est qu’à 55 ans qu’elle a commencé à exorciser ses souvenirs en peignant. C’est elle qui le dit : « Ce n’est pas de la peinture, c’est un cri du cœur ». Ses tableaux témoignent effectivement d’un certain tourment. Les cheminées et les rails – symboles lugubres de l’Holocauste – sont des éléments récurrents dans ses tableaux.

À 82 ans, Sara Atzmon continue de parcourir le monde pour « promouvoir la tolérance et la paix ». C’est un personnage intéressant qui, malgré son âge et le traumatisme qu’elle a vécu, a une certaine pêche. Au vernissage de son exposition à Katmandou, Sara Atzmon s’est assise au milieu de ses tableaux (et de la centaine de personnes qui étaient venues voir son exposition) pour répondre à mes questions.

Sara Atzmon à l'Alliance française de Kathmandu devant son tableau Hair © Cynthia Choo
Sara Atzmon à l’Alliance française de Katmandou devant sa peinture Hair © Cynthia Choo

Pendant les  quinze minutes de discussion, elle a toujours dit « chez vous » en pensant que j’étais Népalais. Jusqu’au moment où elle a demandé confirmation. J’ai répondu, Mauricien, elle s’est emballée et a saisi mon bras.

« Ma sœur a été envoyée dans ton pays en 1939 par les Britanniques ! », m’a-t-elle raconté. Je lui ai demandé si elle était bien sûre :
– L’île Maurice !?
– Oui, elle était avec d’autres juifs qui voulaient se réfugier en Palestine.
– Dans l’océan Indien ?
– C’est ça.
– La toute petite île ?
Elle a fait oui avec la tête en souriant. J’ai froncé un peu les sourcils et elle a répliqué « tu ne connais pas assez l’histoire de ton pays ». Ah, ça c’est sûr.

J’ai vérifié l’information. Sara Atzmon disait vrai – bien que je n’avais pas vraiment douté. Il y a eu plus de 1 500 juifs qui avaient déportés à l’île Maurice en 1940. Alors qu’ils tentaient d’entrer en Palestine pour fuir le régime nazi, les Britanniques qui y « exerçaient leur mandat » les ont redirigés vers l’île Maurice. Ces juifs sont repartis à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. 127 d’entre eux sont morts avant 1945 et ont été enterrés au cimetière de Saint-Martin, dans l’ouest de l’île.

Quand j’en ai parlé à un ami mauricien, il avait l’air bien au courant. Il m’a précisé que Nathacha Appanah évoque la présence de ces 1 500 juifs dans son livre Le dernier frère. Visiblement, je ne connais pas assez la littérature de mon pays non plus. J’ai aussi découvert que Michel Daëron a réalisé le documentaire La dérive de l’Atlantic dans lequel une ancienne réfugiée retourne à Maurice pour revoir l’endroit où elle avait séjourné pendant cinq ans.

Je ne vais pas faire du copier-coller, car pas mal d’informations sont disponibles sur Wikipedia ou ailleurs. Il y a aussi le témoignage d’un des anciens déportés qui raconte son arrivée à l’île Maurice.

Et dire que je passais devant le « cimetière juif » de Saint-Martin deux fois par jour. Je n’avais jamais cherché à savoir comment ils étaient arrivés là. Ça n’avait pas d’importance. Ils étaient arrivés dans l’île comme tant d’autres bien avant. Mais ce cimetière et toute l’histoire autour réduisent le fossé historique entre la Shoah et l’île Maurice. Rien que pour ça (et le fait que nos grands-parents aient combattu), on devrait convenablement expliquer ce qu’a été la deuxième guerre mondiale dans les écoles mauriciennes.

J’imagine mes amis qui en train de dire « mais enfin Stef, tu ne savais pas ça ? » C’est un peu ridicule, oui. Mais j’aime le fait d’avoir appris cette page de l’Histoire dans des circonstances improbables. Il a fallu que je sois à Katmandou où on commémorait l’Holocauste pour la première fois, pour rencontrer une ancienne détenue d’un camp de concentration, dont la sœur avait été envoyée dans mon pays pour comprendre pourquoi il y a ce « cimetière juif » à Saint-Martin.

Quand les mots flanchent vraiment
En voulant approfondir sur cette partie de notre histoire, j’ai retrouvé une information que j’avais oubliée : en 2009, Enrico Macias avait été interdit de concert à l’île Maurice pour avoir participé à un défilé pro-israélien. La même année, le gouvernement mauricien avait rompu ses relations avec Israël suite à « l’usage disproportionné de la force par Israël » à Gaza.

Je ne sais pas comment Sara Atzmon pourrait réagir en apprenant ces vieilles anecdotes. Elle a montré beaucoup de compassion quand on a parlé des 10 ans de guerre civile au Népal. « Je pense que tout peut-être résolu avec des négociations », a-t-elle commenté. Mais elle a été beaucoup plus surprenante lorsque nous avons abordé le conflit israélo-palestinien.

Moi : Vous défendez la tolérance et la paix ?
Sara : Oui.
Moi : Alors que pensez-vous de ce qui se passe en ce moment dans votre pays, Israël – le conflit avec la Palestine ?
Sara : C’est très triste. Nous avons des voisins très compliqués. Vous savez, beaucoup d’argent est envoyé à Gaza. Et que font-ils avec cet argent ? Ils achètent des armes pour les bombardements et ils ne font rien pour la population. Leur peuple reste pauvre, très pauvre. Parce que dans leurs maisons, ils gardent les armes et ils bombardent Israël. Nous devons riposter, nous n’avons pas le choix.
Moi : Vous pensez qu’il n’y a pas d’autre choix ?
Sara: Non. Si quelqu’un essaie de te tuer, qu’est-ce que tu ferais ? Tu essaierais de te protéger, non ?
Moi : Parce que, plus tôt vous me disiez que tout pouvait être résolu à travers des négociations. C’est pour ça que…
Sara : (Elle m’interrompt) Il n’y a pas de négociations. Ils veulent tuer. Ils tuent même leurs concitoyens – ceux qui ne sont pas d’accord avec le régime.
Moi : Ah oui ?
Sara : C’est très triste. Tous les pays arabes se battent tout le temps. Ils se battent entre eux. Regarde la Syrie, l’Irak. Maintenant les Egyptiens et les Jordaniens savent vers qui se tourner. On essaie tout le temps de les aider.
Moi : Hmmm…
Sara : Mais qu’est-ce qu’on devrait faire ? Riposter ou pas ?
Moi : Évidemment, là je vais vous dire qu’on devrait essayer de ne pas riposter, mais je ne me suis jamais retrouvé dans cette situation et…
Sara : (Elle m’interrompt à nouveau) Si quelqu’un essaie de te tuer, tu ferais n’importe quoi.
Moi : Peut-être, mais je ne me suis jamais retrouvé dans une telle situation.
Sara : Oui, et bien tu devrais apprendre en regardant ce qui arrive aux autres. (Rires).

Lorsqu’elle a arrêté de rire, j’ai remercié Sara Atzmon pour m’avoir accordé ces quelques minutes.

Deux semaines après cet échange, je n’ai toujours pas compris le raisonnement de cette personne qui pense qu’on peut résoudre des conflits par le dialogue, sauf quand ça se passe chez elle. Je crois que je m’attendais trop à ce que Sara Atzmon me dise « la guerre c’est mal ». Que pouvais-je espérer d’autre d’une dame qui a vécu les pires atrocités et prétend promouvoir la paix ?

Néanmoins ma conversation avec Sara Atzmon a été très instructive. Entre autres choses, ça m’a prouvé que ce conflit est une pagaille incompréhensible. Surtout pour un Mauricien qui ne connaît pas son histoire et qui vit à Katmandou.

2 réflexions au sujet de « Katmandou, l’Holocauste et l’île Maurice »

  1. Merci pour les infos, que j’ignorais également…
    Mais quant à l’interview, quelques observations (j’aime le sport, vois-tu..):
    elle dit: « Sara : C’est très triste. Nous avons des voisins très compliqués. Vous savez, beaucoup d’argent est envoyé à Gaza. Et que font-ils avec cet argent ? Ils achètent des armes pour les bombardements et ils ne font rien pour la population. Leur peuple reste pauvre, très pauvre. Parce que dans leurs maisons, ils gardent les armes et ils bombardent Israël. Nous devons riposter, nous n’avons pas le choix. »

    – qui ça « ils »? elle dissocie les combattants du peuple alors qu’ils ne sont qu’un… si elle avait dit « les dirigeants », on aurait compris… faible analyse à mon avis, elle démontre un manque de connaissances de « ses voisins compliqués » qui rend toute avancée difficile…

    – Elle dit: « Sara: Non. Si quelqu’un essaie de te tuer, qu’est-ce que tu ferais ? Tu essaierais de te protéger, non ? »… Quand Hannah Arendt a écrit que les juifs avait été victimes de l’holocauste parce que leurs leaders n’avaient pas eu le courage de s’organiser et de se défendre, les sionistes et la communauté juive américaine l’a bannie… elle n’a plus jamais parlé avec certains de ses amis dont Hans Jonas…
    http://www.liberation.fr/livres/2013/11/20/hannah-arendt-retour-a-jerusalem_955236
    tu vois comment les choses ont changé…

    je m’arrête là, et merci pour cette belle lecture… 😉

    1. « Faible analyse », peut-être parce qu’elle fait partie de l’ancienne génération ? J’ai rencontré des jeunes qui avaient un avis moins tranché. À sa décharge (et même si je suis encore étonné par son raisonnement), je reconnais que c’est difficile de faire de le tour d’un sujet aussi complexe en quelques minutes lors d’un vernissage.
      Merci à toi d’être passé par-là (comme toujours) et pour le l’article sur Hannah Arendt.

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