« Ani Ukali Sangai Orali » : apprenez à connaître la musique népalaise

Quand je parle de musique népalaise à mes amis qui ne vivent pas ici, je sens de la suspicion à l’autre bout de la fibre optique. On imagine les voix stridentes des chanteuses indiennes ou les mélodies irritantes des films de Bollywood.

C’est vrai qu’il y a un peu de ça. Mais enfermer les artistes népalais dans la catégorie des copieurs serait comme penser qu’il n’y a que des treks à faire au Népal. Ils ont aussi leurs identités.

En fait, les musiciens népalais font du bon rock, du blues et les rappeurs se débrouillent tant bien que mal. Le jazz est le style qui monte depuis quelques années à Katmandou. Un conservatoire de jazz a ouvert en 2007 et le festival de jazz en est déjà à sa 13e édition. Enfin, quelques artistes comme Navaraj Gurung, Bijaya Vaidya ou Kichaa Chitrakar revisitent leurs musiques traditionnelles en y ajoutant quelque chose de notre temps – et c’est bon.

Pochette de l'album Ani Ukali Sangai Orali de Night, conçu par Bijay Pokhrel
Pochette de l’album Ani Ukali Sangai Orali de Night, conçu par Bijay Pokhrel

Le groupe Night entre dans cette dernière catégorie avec leur premier album, Ani Ukali Sangai Orali, sorti le 27 décembre dernier. J’ai récemment voulu le faire découvrir à des amis mélomanes. Les retours ont été mitigés. Un seul a aimé, trouvant des ressemblances avec le groupe réunionnais Ziskakan – je n’y avais pas pensé, mais c’est vrai qu’il y a quelque chose. Un m’a avoué qu’il était « trop formaté » pour apprécier cette musique. Un autre a pensé que je pouvais aimer Night que parce que je suis « dans le contexte népalais ».

Contextualisons, donc.

Du métal à la musique traditionnelle
Night est un projet qui réunit des ethnomusicologues qui redonnent vie à des instruments népalais « en voie de disparition ». Le groupe s’était fait connaître avec les vidéos Know your instruments (Apprenez à connaître vos instruments) – des séquences d’environ cinq minutes, présentant ces instruments. Surprenante évolution quand on sait que Jason Kunwar et Niraj Shakya avaient formé ce groupe en 2006 pour faire du métal avant-gardiste.

C’est Jason Kunwar qui s’intéresse d’abord à ces instruments menacés. Lors de voyages professionnels dans les milieux ruraux du pays, il découvre des sonorités qu’il n’avait encore jamais entendues. Devant la richesse de ce patrimoine musical, il décide repousser les frontières de son groupe. « On a commencé à composer des mélodies contemporaines en valorisant ces instruments oubliés », raconte Jason.

Mais les projets de Jason et Niraj ont du mal à se concrétiser. Les allées et venues des différents membres au sein du groupe ralentissent son évolution. Niraj Shakya préfère voir ces rotations positivement : « L’identité de Night est la somme de toutes ces contributions ». Après quelques années à se chercher, le groupe trouve sa forme actuelle en 2012. « On a enregistré quelques chansons en studio quand on a commencé à se tenir plus confiants », poursuit Niraj. Ce n’est donc qu’en décembre 2014 que Night sort son premier album.

J’appréhendais un peu cette sortie. Il y a quelque chose d’assez mystique dans les concerts de Night et je me demandais si l’enregistrement studio n’allait pas enlever cette magie. Et bien pas du tout. En écoutant Ani Unaki Sangai Orali j’ai eu les mêmes frissons que lors de leurs concerts.

Que ce soit sur CD ou sur scène, les musiciens de Night confirment qu’ils connaissent effectivement leurs instruments. Vingt-quatre sont joués sur Ani Unaki Sangai Orali – dont certains ont été enregistrés pour la première fois en studio. Night rend ainsi hommage à la mosaïque musicale du Népal (que je connais trop mal).

Le groupe définit sa musique comme de la « new-school folk ». Effectivement, comparé aux rythmes abrutissants du « fusion-folk » qui animent tous les événements de Katmandou, Night apporte de la fraîcheur à la musique népalaise.

Mais Ani Unaki Sangai Orali, ce n’est pas que des instruments. La chanteuse et musicienne Sumnima Singh impressionne en changeant aisément des notes graves aux aigües. Et c’est un délice quand sa voix rencontre celle de Jason Kunwar sur les compositions brillamment arrangées.

Je ne comprends, malheureusement, pas grand-chose au népali, mais Niraj m’a traduit quelques passages. À travers leurs textes, les membres de Night veulent aussi rendre hommage aux villageois qu’ils ont rencontrés lors de leurs voyages à travers le pays. La chanson-titre (qui signifie « en montant et descendant les collines ») fait allusion à l’expérience quotidienne de certains Népalais qui parcourent les collines dans les endroits reculés. La courte, mais intense Sunko Jutta (« Les chaussures dorées ») fait référence à ces Népalais qui vont dans les pays du Golfe à la recherche d’un avenir meilleur, mais qui retournent au pays dans des boîtes – le clip illustre bien le thème de la chanson.

Ani Unaki Sangai Orali est un album rempli d’émotion. Même si je ne comprends pas les paroles, la mélancolique Tuina Ko Cha Hai Bhara remue mon petit cœur à chaque écoute. Mais comme un album ne peut être parfait, je trouve dommage que la basse ne soit pas plus présente dans ce new-school folk de Night.

Comme les explorations dans les régions éloignées du pays ont contribué à sa composition, Ani Ukali Sangai Orali est une agréable balade qui permet de découvrir de nouvelles sonorités du Népal.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *