Bisket Jatra : une affaire d’hommes

Ce mardi 14 avril 2015, on fêtait le Nouvel An népalais. Selon le calendrier Bikram Sambat, on était donc le 1er jour du mois baisakh de l’année 2072. Et les célébrations avaient déjà commencé quelques jours plus tôt.

Malgré ses 57 ans d’avance sur le calendrier grégorien, le Népal reste très attaché à ses traditions vieilles de plusieurs siècles. On le sent régulièrement quand on vit à Katmandou. Une visite à Bhaktapur (« la ville des dévots ») pendant Bisket Jatra le confirme.

Un char à Bhaktapur lors de la célébration de Bisket Jatra © O.B
Un char à Bhaktapur lors de la célébration de Bisket Jatra © O.B

Comme j’aime bien « comprendre la signification » des rituels que je découvre, j’ai posé des questions à des vieux et jeunes, des Newars – puisqu’il s’agit d’un festival newar dans une cité newar. Je n’ai pas eu de réponse claire sur les origines de Bisket Jatra. Sur Internet, on a du mal à décider si c’est une tradition qui remonte à l’ère Licchavi (entre 400 et 750 apr. J.-C.) ou si elle aurait commencé sous le règne du roi Jagajyoti Malla (1613-1637). Qu’importe : le but est de s’amuser et d’en prendre plein la vue.

Bisket Jatra commence à Bhaktapur quatre jours avant le Nouvel An népalais. Peu de personnes connaissent la signification du festival, mais tout le monde parle du jour où les habitants de l’Ouest affrontent les habitants de l’Est dans un tir à la corde un peu particulier. Les cordes sont attachées à un énorme char en bois qui a la forme d’un temple. Des centaines d’hommes tirent alors sur la corde pour ramener de leur côté le char où se trouve l’effigie du dieu Bhairav. Il y a, chaque année, des blessés (et parfois des morts). La faute à un peu trop d’alcool, les jets de briques « pour jouer » et le char qu’on n’arrive pas à retenir qui finit sa course dans la foule.

Le dernier soir du calendrier Bikram Sambat (troisième jour de Bisket Jatra), on érige sur la place Yoshin Khel un mât de 25 m représentant un lingot (symbole phallique) dans une crevasse en pierre représentant le yoni (symbole génital féminin). Une autre compétition aura lieu le lendemain où deux groupes devront essayer de tirer le mât de leur côté avec les cordes qui y sont attachées. La nouvelle année népalaise commencera réellement lorsque le mât sera à terre.

Bhaktapur, place Yoshin Khel le quatrième de Bisket Jatra © O.B
Quatrième jour de Bisket Jatra : le mât et le char de Bhairav entourés de spectateurs sur Yoshin Khel à Bhaktapur © O.B

Une légende explique ce rituel. La fille du roi de Bhaktapur était insatiable et exigeait un nouvel amant chaque soir. Chaque matin, le nouveau prétendant était retrouvé mort dans son lit. Mais un jour, un courageux prince voulut tenter sa chance. Il resta éveillé toute la nuit et vit deux serpents venimeux sortir des narines de la princesse. Le prince les tua avec son épée. Le lendemain matin, le roi accueillit la nouvelle en érigeant deux drapeaux sur une longue perche en bois appelée Yoshin. L’élévation du mât à Bisket Jatra serait donc une commémoration de cette légende.

Je suis à Bhaktapur précisément le jour du Nouvel An népalais. On m’avait prévenu que ça allait être endiablé. D’habitude, Bhaktapur est relativement calme, mais ce mardi après-midi la cité médiévale est agitée. Les rues sont bondées. Les haut-parleurs sur Tamaudhi Square grincent. Les gens se bousculent et hurlent. Il y a des bâtons à selfies partout. Ça sent le rakshi.

La foule attend la chute du mât © O.B
Quatrième jour de Bisket Jatra : la foule attend la chute du mât sur Yoshin Khel à Bhaktapur © O.B

L’ambiance devient plus intense à mesure qu’on s’approche de Yoshin Khel. Plusieurs centaines de personnes sont rassemblées autour du mât. Il y a tout près le char qui va transporter le dieu Bhairav. D’autres observateurs sont prudemment installés sur les terrasses en haut des immeubles autour de la place.

Au pied du poteau, quelques jeunes hommes attendent en fumant des cigarettes. Et puis d’un coup, ils déroulent les cordes qui se trouvent autour du mât et les lancent à leurs partenaires. La foule se disperse le plus loin possible de la bataille qui va commencer. Et elle exulte à chaque fois que le mât penche d’un côté.

Ce n’est que quand le mât est au sol que le char peut être conduit vers Taumadhi Square. Tout brinquebalant, il balaie pas mal de choses sur son passage : des tuiles sur les toits des maisons tombent et des fils électriques sont emportés.

Le char de Bhairav est tiré de Yoshin Khel vers Taumadhi Square © O.B
Le char de Bhairav est tiré de Yoshin Khel vers Taumadhi Square © O.B

Des dizaines d’hommes sont derrière pour le pousser. Des centaines sont devant et le tirent à l’aide de grosses cordes. Quand le char a du mal à avancer, les quelques messieurs qui sont dessus encouragent ceux qui le transportent. Ils se mettent alors à hurler tous ensemble et ça donne un concert riche en testostérone.

Plus tard dans la nuit, le char de Bhairav va aller rencontrer celui de sa compagne, la déesse Bhadrakali. Les chars vont se toucher pour symboliser la copulation des dieux.

À part pour les quelques spectatrices, il semblerait que les réjouissances de Bisket Jatra ne soient réservées qu’aux messieurs. Certains sont contents de montrer leur virilité en tirant sur des cordes et d’autres jouent aux chefaillons, haut perchés sur leur char.

En fait ce festival, avec des conséquences relativement moins importantes, est un peu comme d’autres traditions népalaises. On les maintient sans les questionner, quitte à parfois provoquer des exclusions archaïques.

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