Ça ne devait pas arriver

On se souvient tous de ce qu’on faisait quand la terre du Népal a tremblé sous nos pieds le samedi 25 avril 2015. Moi, j’étais en train de couler un bronze.

C’était dans une chambre du Hattiban Resort. Perché dans les hauteurs de Satikhel, cet hôtel offre un panorama sur une partie de la vallée de Katmandou. J’étais en week-end team building.

Il y a eu un gros bruit. J’ai cru que c’était le tonnerre. Et puis tout a bougé. Le sol, comme le Star Tours de Disneyland Paris. Le meuble de la salle de bain s’est avancé vers moi. Les vitres du carré de douche ont vibré. Quand j’ai compris ce qui se passait, j’ai tout de suite pensé « ça ne va pas durer ». Mais ça a continué.

J’ai remis mon short avec difficulté. J’ai marché calmement vers la porte de la chambre. Quelques collègues étaient accroupis dans la cour de l’hôtel. L’un d’eux, les yeux grands ouverts, m’a hurlé de venir les rejoindre. Je suis resté debout pour regarder autour de moi. Deux filles étaient debout devant la porte de leur chambre, une serviette autour d’elles – une avait de la mousse de savon sur les bras. Notre patron a levé le doigt vers Katmandou : « Regardez la poussière qui monte ! » C’était les bâtiments qui s’écroulaient. En voyant la densité du brouillard rougeâtre qui s’élevait à l’est, on a eu l’impression que Bhaktapur était en train de disparaître.

Les bâtiments s'écroulent, la poussière s'élève © Bikram Rai
Les bâtiments s’écroulent, la poussière s’élève © Bikram Rai

Ça s’est calmé. J’ai commencé à réfléchir. Je suis allé prendre mon téléphone dans la chambre – cette fois j’ai couru. Il n’y avait pas de réseau, mais étonnamment, la connexion Wifi de l’hôtel fonctionnait. J’ai pu prendre et donner des nouvelles. Deux collègues ont foncé vers Katmandou à moto sans attendre.

On est vite allé chercher des images des dégâts sur Internet. La première était celle de la tour Dharahara. J’ai dû passer cent fois devant cette tour depuis que j’habite au Népal. Ce n’est que quelques heures avant le tremblement de terre que j’ai su son nom quand une collègue m’a dit « regarde, on voit Dharahara d’ici ». Les images des ruines des Durbar Squares de Katmandou et de Patan ont suivi.

Il y a eu des répliques. On entendait la terre trembler. Ceux qui n’avaient pas encore eu des nouvelles de leur famille sont rentrés à Katmandou dans la seule voiture que nous avions. Le reste a attendu à Satikhel. L’hôtel avait prévu une fourgonnette pour nous ramener mais, vu les circonstances, n’a pas voulu prendre cette responsabilité.

Après la quatrième secousse, j’ai dit « je veux boire ». J’avais dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas. On s’est assis dans l’herbe – là même où quelques-uns s’étaient accroupis plus tôt – pour boire notre bouteille de Khukri.

On a écouté de la musique et on a parfois plaisanté. À chaque réplique (il y a en a eu une vingtaine avant que nous partions de l’hôtel) quelqu’un disait « oh mon Dieu ». Entre chacune d’elles, on était complètement insouciant. On était bloqué là. Ke garne ?

J’étais particulièrement désinvolte. Jusqu’à ce qu’on me dise : « Mais Stéphane, c’est LE gros séisme qu’on attendait après 1934 ».

On a pu avoir deux taxis vers 17 h 45. Ils ont profité de notre détresse pour nous prendre Rs1500 la course. En arrivant à Katmandou, c’est devenu plus concret. Les murs en morceaux, l’abri qui couvrait la statue du roi Tribhuvan sur le rond-point de Tripureshwor était à terre, les ruines du Hem Hiranya Temple de Thapathali.

Les ruines du Hem Hiranya Temple à Thapatali © S.H
Les ruines du Hem Hiranya Temple à Thapatali © S.H

J’ai retrouvé ma moitié sept heures après le séisme. Elle était sur un terrain à côté de notre maison avec les voisins. Ils étaient contents de me voir. Il commençait à faire nuit et je voyais difficilement ma maison. J’ai voulu y entrer.

Le meuble à chaussures était au milieu du couloir. Les bouteilles étaient par terre. Les vélos dans la cuisine étaient tombés. Ça m’a fait bizarre. Mais je n’ai pas pris le temps de m’émouvoir : « Il fallait faire vite ». J’ai pris un sac de couchage, quelques trucs à grignoter et je suis sorti.

Le soir, nous étions une quinzaine entassés sous une bâche qui nous a protégés de la pluie. On aurait dit un mikado. Certains ronflaient, les autres parlaient fort, mais ça ne m’a pas empêché de dormir.

À 5 h le lendemain matin, on a tous été réveillé par une grosse réplique de magnitude 5.5. Il y a eu un « boum » et des cris ensuite.

Je suis parti à 6 h, malgré l’objection de certains voisins qui disaient que ce n’était pas prudent. Avec ma collègue Tsering, on a fait un tour de la ville « pour voir ».

Sur le Patan Durbar Square, les temples Chau Narayan et Hari Shankar n’étaient plus qu’un tas de briques et de bois. J’ai ressenti une nouvelle petite secousse – c’était dans mon estomac. À Basantapur, une pelleteuse déblayait les débris. On est allé à Tundikhel, le terrain des parades militaires, où des centaines de personnes s’étaient installées.

Patan Durbar Square et ce qu'il reste de Chau Narayan et Hari Shankar © S.H
Patan Durbar Square et ce qu’il reste de Chau Narayan et Hari Shankar © S.H

À 11 h 30, Tsering m’a prévenu qu’il devait y avoir un plus gros tremblement à midi. « C’est la télé nationale qui l’a annoncé ». On est monté sur un scooter avec un troisième collègue pour aller dans un espace ouvert. On a été con. Le centre de sismologie du Népal est formel : on ne peut pas prévoir quand il y aura un séisme.

Il y a tout de même eu une réplique de magnitude 6.9 à 12 h 54. C’était comme si je devais tenir en équilibre sur un rola bola. Les gens autour ont poussé des cris de surprise et sont très vite retournés à leurs activités. J’ai alors réalisé que tout n’était pas aussi dramatique qu’on l’avait prédit.

Avant ce samedi 25 avril 2015, le sujet « séisme au Népal » revenait assez souvent dans les soirées avec des amis. Les prédictions étaient apocalyptiques. Katmandou allait disparaître. La Bagmati allait provoquer des tsunamis. On n’allait pas pouvoir communiquer pendant 10 jours. Les secours seraient incapables d’arriver parce que l’aéroport international aurait été enseveli. Roland Emmerich pouvait aller se rhabiller.

J’ai toujours suivi ces conversations de façon distraite. On aurait pu penser que c’était du snobisme. En fait, je refoulais cette appréhension. C’était un déni égoïste : « Il n’y allait jamais avoir de tremblement de terre tant que je serai au Népal ».

Le séisme du 25 avril est un drame. 7365 personnes sont mortes et ce chiffre va probablement augmenter. On peut quand même être soulagé que ça se soit passé un samedi à midi. Il n’y avait pas école. Peu de gens étaient chez eux. Ça aurait été plus grave si ça avait été un lundi à 23 heures.

Trois heures après le tremblement de terre, les avions décollaient et atterrissaient à Tribhuvan International Airport. 80 % de Katmandou est resté debout – peut-être un peu brinquebalant, il est vrai. Certains avaient toujours la 3G.

Deux jours après le séisme, j’ai eu l’impression que la vie avait repris son cours. On tanguait debout, comme après une journée passée en mer. Mais les véhicules étaient sur la route. Le Mauritius High Commision à New Delhi m’a appelé pour prendre de mes nouvelles et me demander si je connaissais d’autres Mauriciens au Népal. C’est con, mais ça faisait longtemps que je ne m’étais pas senti aussi Mauricien.

Quand on vit confortablement à Katmandou, on se dit que les choses ne sont pas si graves. Et quand on voit des murs fracassés sur la route, des familles qui dorment encore (plus d’une semaine après le séisme) sous des bâches sur les trottoirs, on se dit qu’on est quand même de sacrés chanceux.

La capitale est loin de Gorkha (où était l’épicentre du séisme) et Sindupalchok où des villages entiers ont été dévastés. Malgré les photos ou vidéos qui circulent, on a du mal à mesurer l’ampleur du séisme.

Ce samedi 2 mai, ça faisait une semaine qu’une partie du Népal s’était effondrée. J’ai voulu sortir un peu de la capitale.

Je n’ai pas reconnu Harisiddhi où presque toutes les vieilles maisons sont à terre. Bungamati attend toujours des tentes pour loger 750 familles. Sankhu est complètement ravagé – on dirait des images de films de guerre – et les distributions de couettes provoquent des cohues.

Une maison à Sankhu qui menace de tomber une semaine après le séisme du 25 avril © S.H
Une maison à Sankhu qui menace de tomber une semaine après le séisme du 25 avril © S.H

J’ai été un peu secoué (désolé pour le jeu de mots) de voir les dégâts et le malheur des gens en vrai. Pour la première fois, j’ai eu peur.

Mais cette catastrophe naturelle ne va pas changer ma vie. Je ne vais quand même pas me dire que j’aurais pu y passer. Bientôt tout sera fini pour moi. Quand Katmandou sera rafistolé, je serai content d’aller dans un bar pour regarder des matchs de la Premier League.

Je n’écouterai pas mon cœur qui palpite parce que je passe à côté d’un bâtiment de 6 étages. Il vaut mieux continuer à refouler toutes ces craintes.

Aujourd’hui, je m’assois sur le trône en lisant Rolling Stone Magazine sans même avoir un soupçon de souvenir de Hattiban Resort.

19 réflexions au sujet de « Ça ne devait pas arriver »

  1. Merci pour ce récit et beaucoup de courage Stéphane. J’imagine dans quel état le pays se trouve en ce moment. A l’image d’Haïti où je travaille présentement, il y a eu en 2010 lors du tremblement de terre. Je n’y étais pas. Mais la ville de Port-au-Prince garde encore trop de séquelle… Dommage !

    1. Justement, on parle pas mal de Haïti ici. On verra bien à quelle vitesse les infrastructures vont être rétablies, mais il semble plus important d’assurer des bâtiments résistants, même si cela doit prendre plus de temps.

  2. Moi, j’ai vécu le tremblement de terre à Mexico en 1985, j’ai vécu les mêmes sentiments que tu décris pendant et après le tremblement, durant les répliques qui sont les plus dures puisqu’on sait ce que peut devenir un tremblement de terre. Mais moi, je ne suis pas de ton avis quand tu dis « mais cette catastrophe naturelle ne vas pas changer ma vie » Personne ne sort intact d’une situation pareille, personne. Apprendre d’une telle manière la fragilité de la vie, l’éphémère de nos pas sur terre, de l’inutilité d’amasser des biens matériaux qui peuvent disparaitre en 30 secondes. La leçon est dure. Tu pourras dire: je sors fort de cette situation, mais dire que ça ne va pas changer ta vie, c’est trop prétentieux, non ?

  3. beaucoup de sang-froid, et beaucoup de distance dans ton texte, sans doute
    nécessaire pour pas s’« effondrer » soi même …
    Je te reconnais bien. Ecrire exorcise bien des blessures dit-on!
    Keep it going mec!

    1. Merci Emilie. Je n’ai pas écrit ce billet avec le besoin d’exorciser quelque chose, mais j’avoue que ça m’a fait du bien de raconter mon expérience. Mais peut-être que ça aussi c’est inconscient ? 🙂

  4. Brillant article, certes pour une situation déplorable, mais comme c’est sacrément bien écrit.
    Content que toi et ta moitié alliez bien…
    Combien de temps encore au Népal?

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