« In Visible » : sentir les images

Le photographe Rohan Thapa a son exposition In Visible au Nepal Art Council de Katmandou du 9 au 14 août. Avec 72 portraits, il tente de créer des interactions entre voyants et malvoyants.

Le prospectus annonçant l’exposition In Visible était déjà intrigant. Il y avait une grosse empreinte de doigt, les dates, le lieu et le nom du photographe, Rohan Thapa. En cherchant un peu plus d’informations, j’ai lu que l’artiste voulait « combler le fossé entre les malvoyants et les voyants ». Avec des photos ? De quoi me rendre encore plus curieux.

Visuel de l'exposition "In Visible" © Rohan Thapa
Visuel de l’exposition « In Visible » © Rohan Thapa

Devant la porte de la galerie du rez-de-chaussée du Nepal Art Council à Katmandou où est In Visible, on réalise que l’expérience ne sera pas uniquement visuelle. Le premier sens à être stimulé est l’ouïe. Une mélodie aérienne d’Andy Stott accueille les visiteurs. En entrant dans la galerie, on constate que cette musique accompagne la vidéo (provenant des archives d’une clinique ophtalmologique) d’un œil qui cligne, projetée sur un mur blanc de la galerie. On peut lire la présentation de l’exposition sur le mur perpendiculaire. Les deux autres murs sont vides.

Dans In Visible, six présentoirs en forme de prisme triangulaire horizontal sont alignés au milieu de la salle. Soixante-douze photos sont réparties en groupes de 12 sur deux faces de ces présentoirs. Ce sont les portraits de personnes qui viennent de se faire opérer au Tilganga Eye Hospital. Toutes les photos sont en noir et blanc – et floues.

L'exposition In Visible a été agencée par photo.circle © Gopen Rai
L’exposition In Visible au Nepal Art Council de Katmandou a été agencée par photo.circle © Gopen Rai

Quand Rohan Thapa est allé prendre ces photos au Tilganga Eye Hospital il y a trois ans, il n’avait pas d’idée précise en tête. « Je savais seulement que je voulais faire un travail sur les problèmes de vue au Népal », m’explique le photographe. Les premières photos qu’il avait développées étaient sorties floues par erreur. « Je me suis rendu compte que les gens que je photographiais devaient probablement me voir de cette façon », poursuit-il. De cette erreur technique lui est venu le concept de son exposition.

En survolant cette exposition mise en place par photo.circle, je n’ai vu que des portraits flous, une série redondante. Je me suis dit que c’était encore une arnaque cachée derrière un autre « concept artistique ». Mais en prenant le temps de regarder chaque photo, je me suis senti mal à l’aise. Ça me dérangeait de ne pas pouvoir distinguer les détails des visages que j’avais en face de moi. Pour un petit instant et dans un espace très limité, le visiteur voyant peut prétendre expérimenter les contraintes des personnes sur les photos. Étant myope, ça m’a rappelé la sensation asphyxiante lorsque je ne porte pas mes lentilles de contact. C’est là que j’ai pensé que Rohan Thapa parvenait à combler une partie du fossé.

Les 72 photos ont également des petits points en relief dans différents alignements. Ce sont en fait des mots utilisés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme qui sont imprimés en braille. Fait tout à fait inhabituel dans une exposition : le visiteur d’In Visible est invité à toucher les photos pour sentir les mots. L’empreinte de doigt sur le prospectus prend alors tout son sens. C’était un peu bizarre d’avoir cet œil orwellien qui me regardait en train de faire ce qui est habituellement interdit dans les galeries – si l’on exclut l’exposition Touchez le Prado qui permet aux malvoyants de découvrir des tableaux du Musée du Prado grâce à des reproductions en relief.

Sur chaque image de In Visible est imprimé en braille un mot utilisé dans la Déclaration universelle de Droits de l'Homme © S.H
Sur chaque image d’« In Visible » est imprimé en braille un mot utilisé dans la Déclaration universelle des droits de l’homme © S.H

Avec In Visible, Rohan Thapa voulait donc créer une interaction entre les voyants et malvoyants. Je ne sais pas comment il l’avait imaginée, mais il y a eu une inversion des rôles lors de l’inauguration de son exposition dimanche dernier. Alors que les aveugles sont normalement ceux qui sont guidés, j’ai vu une malvoyante expliquer à sa fille et d’autres visiteurs voyants ce qui était écrit sous les points en relief.

Rohan Thapa dit qu’il a conçu cette « exploration sensorielle » pour mettre en évidence la dépendance visuelle dans notre société. « Notre nature va au-delà, comme un bébé qui palpe tout et met des choses dans sa bouche pour explorer le monde », dit le photographe. Justement, avec le toucher, la vue et l’ouïe, j’aurais souhaité qu’In Visible stimule aussi le goût et l’odorat.

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