Népal, 57 ans d’avance

Mercredi dernier c’était le nouvel an népalais. Voilà un beau prétexte pour ressortir mes souvenirs de ce pays surprenant (et revenir à Mondoblog). Vous venez avec moi ?

Aujourd’hui, ce n’est pas le 20 avril. C’est le 8 baisakh 2073, le huitième jour de Bikram Sambat, le calendrier officiellement utilisé au Népal.

Le dernier mois de 2072 sur le calendrier Bikram Sambat chevauche les mois de mars et d'avril © S.H
Le dernier mois de 2072 sur le calendrier Bikram Sambat chevauchait les mois de mars et d’avril 2016 © S.H

Je m’étais rendu compte de ce décalage calendaire quelques jours avant de prendre l’avion pour Katmandou. On était en septembre 2013 et le Népal affichait déjà l’an 2071. J’avais sérieusement réfléchi là-dessus. Quand même, 57 ans !

En atterrissant au Tribhuvan International Airport, j’ai constaté que les agents d’immigration n’étaient pas des robots. En sortant, j’ai été rassuré de voir que les voitures ne volaient pas.

Pendant mes premières semaines à Katmandou, j’ai essayé d’observer comment se manifestait cet écart de 57 ans sur le calendrier géorgien. J’imagine que certains rient devant leur écran, pensant qu’il serait plus juste de dire que le Népal a 57 ans de retard. Ils auraient raison sur certains points.

Jamais un Népalais n’a pu m’expliquer pourquoi leur calendrier a commencé en 57 av JC – une recherche sur Internet permet de trouver des explications. C’est typiquement le genre de situations où j’ai senti le décalage du Népal. J’ai toujours été intrigué par le fait que les Népalais peuvent affirmer des choses sans en connaître l’origine. Il est vrai que dans certains pays occidentaux – et à l’île Maurice – aussi on hurle des vérités moisies sans se poser de questions. Mais c’est plus frappant au Népal. Certaines traditions entretenues ont des conséquences plus importantes, si l’on pense aux discriminations de genre.

Chhaupadi par exemple, est une coutume de l’ouest du Népal où les filles sont confinées dans de minuscules cabanes pendant leurs menstruations. Même des familles aisées de Katmandou la pratiquent en 2016, bien que l’isolement ne soit pas tout à fait le même : certaines filles n’ont pas le droit d’entrer dans la cuisine ou de toucher la nourriture pendant les règles. « Elever une fille, c’est comme arroser le jardin de son voisin », dit un proverbe népalais.

Sinon oui, on s’éclaire encore à la lampe à pétrole dans certains villages et même dans certaines maisons de Katmandou. Les taxis sont des Suzuki Maruti qui datent des années 90s. Quand on regarde les fils électriques emmêlés aux poteaux sur la route, on se dit qu’il y a du boulot. Et les scènes d’amour au cinéma sont censurées – un petit côté pudibond victorien.

Malgré tout, j’ai souvent pensé que le Népal avait quelques coups d’avance sur l’occident.

À la publication de mon deuxième billet de blog au Népal, mon ami Serge me demandait avec humour si on avait Internet au Népal. En réalité, le Népal est plutôt bien connecté quand on sait que c’est l’un des pays le plus pauvre d’Asie (il se dispute le haut du classement avec le Laos et le Timor-Oriental).

Il a fallu seulement deux jours pour être connecté à Internet dans une maison qui n’avait pas de ligne téléphonique. Alors qu’en France, j’ai déjà eu à attendre un mois pour être connecté. Je dois reconnaître que cette rapidité est probablement due aux méthodes népalaises moins propres qu’en Europe : le technicien est arrivé à vélo avec une échelle, une bobine de câble, une pince et le modem ; il est monté à un poteau dans la rue, y a connecté un fil qu’il a tiré jusqu’à notre maison (avec bien deux mètres de fil en trop). À peine le technicien était parti que je pouvais déjà poster mes selfies sur Facebook.

Je me souviens qu’un vendeur de SFR Réunion m’avait ri au nez quand je lui avais demandé si on pouvait avoir un accès 3G avec un compte prépayé. Au Népal c’est possible (comme à l’île Maurice et Madagascar). J’avoue que ce n’est pas toujours stable (comme la connexion filaire), ça ne marche pas dans tous les villages et ne ce n’est pas donné, mais c’est une option. En plus, tous les restaurants de Katmandou ont un accès wifi, même dans les gargotes à momos. Cette ville serait le paradis des Mondoblogueurs.

Connexion wifi à Nice Momo, un resto crasseux de Katmandou Ⓒ S.H
Connexion wifi à Nice Momo, un resto crasseux de Katmandou Ⓒ S.H

Ça a été encore plus étonnant quand j’ai constaté qu’il est très rare de trouver des bars avec un accès wifi au Japon. On pourrait penser que c’est parce que tout le monde a la 3G sur son téléphone, mais c’est quasiment impossible pour un touriste d’acheter une SIM au Japon.

En plus d’être relativement accessible, la télécommunication pallie les lacunes des autorités. Il y a des applications népalaises pour à peu près tout. Comme Load Shedding, qui donne les programmes de coupures d’électricité, avec une fonction qui permet d’allumer la lampe du téléphone directement sur l’interface. Les applications et réseaux sociaux ont été particulièrement utiles dans les jours qui ont suivi le séisme du 25 avril 2015 – quand on ne les utilisait pas pour propager des rumeurs rocambolesques.

Ce qui est une parfaite transition pour rappeler qu’à côté de ces avancés technologiques, l’humain garde une place importante.

Quelques semaines après mon arrivée au Népal, j’ai vu dans un journal, une photo de cinq cyclistes qui roulaient l’un derrière l’autre en transportant un long tuyau qui allait alimenter leur village. J’ai alors compris que la notion de « communauté » a vraiment un sens pour les Népalais. Cette impression a été confirmée durant les semaines qui ont suivi le séisme car, même si c’était la cacophonie, j’ai surtout retenu l’entraide. Quelques étrangers qui résident au Népal depuis (trop ?) longtemps disent que « les Népalais se détestent ». Mais ce n’est pas le Népal que j’ai connu. Peut-être que je ne suis pas resté assez longtemps pour le voir ?

Le Népal est bien en avance sur les pays développés car il était dans la merde bien avant que la crise de 2008 n’éclate. Et comme la population a compris depuis longtemps qu’elle n’a plus rien à attendre du gouvernement, elle s’organise. C’est de la belle débrouille.

The Economist vient de publier un article à propos d’un Italien qui aurait inventé un nouveau job : faire la queue pour les autres. Au Népal, ça existe depuis longtemps.

Il faut tout de même reconnaître les initiatives remarquables des dirigeants. En 2007, le Népal devenait le premier d’Asie du sud (il reste le seul jusqu’aujourd’hui) à avoir dépénalisé l’homosexualité. En 2015, il a reconnu le troisième sexe avec fierté – même si l’orientation sexuelle peut encore susciter des conflits dans les familles. Deux ans plus tôt, la France se déchirait presque pour les mêmes droits et le sujet est encore ultra tabou à l’île Maurice.

La presse qui a joué son rôle pour ce genre d’avancées sociales, se porte plutôt bien. Selon un rapport de l’UNESCO le Népal compte 3408 journaux, 515 stations de radio et 58 chaînes de télévision – beaucoup étant des médias communautaires. En plus d’avoir de nombreux médias, le Népal a beaucoup de lecteurs et auditeurs. J’imagine que les patrons de presse du reste du monde seraient jaloux en voyant ces chiffres.

Deux pochoirs : le poète népalais, Laxmi Prasad Devkota à côté Steve Jobs sur un mur de Kunpondole, Katmandou © S.H
Deux pochoirs : le poète népalais, Laxmi Prasad Devkota à côté de Steve Jobs sur un mur de Kunpondole, Katmandou. Au Népal, aucune loi n’interdit le street art © S.H

Ironiquement, c’est probablement parce que les médias n’ont pas entamé leur évolution numérique qu’ils se portent bien. Et cette situation est symptomatique. Avec son retard historique, j’ai l’impression que le Népal a quelque chose de la société vers laquelle certains jeunes du monde aimeraient aller : plus sincère, heureuse et calme (et pardon pour cette description stéréotypée du Népal).

Bien qu’il soit un pays pauvre, pas industrialisé, où les morales religieuses (hindoues et bouddhistes) sont présentes, le Népal est surprenant par ces quelques coups d’avance.

Son meilleur coup est le sens de la fête. Car au 1er baisakh, s’ajoutent le Nouvel An tibétain, le Nouvel An newar, le Nouvel An gurung, le Nouvel An tamang et bien sûr, le 1er janvier. Avouez que c’est quand même futuriste d’avoir tant d’occasions de réveillonner. Au fond, je soupçonne le gouvernement népalais d’utiliser le calendrier Bikram Sambat pour avoir un énième prétexte pour faire la fête.

10 réflexions au sujet de « Népal, 57 ans d’avance »

  1. Ah!!! quel plaisir de te (re)lire!! Merci 🙂
    Ton attachement sincere au Nepal nous rappelle pourquoi nous etions heureux d’avoir fait ta connaissance (et celle de ta femme) a Katmandou.

    On attend la suite avec impatience, on veut des news de Maurice !

    On doit etre le 13 avril 20173 aujourd’hui ici,

    Bise de Bikalpa,

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