Mama Jaz : quand le jazz est là, le séga s’emballe

La première édition de Mama Jaz s’est tenue à l’île Maurice du 25 avril au 1er mai 2016. Ce festival de jazz a été une bouffée d’air frais.

C’était une programmation appétissante. Mama Jaz annonçait des musiciens mauriciens que je n’avais encore jamais vu en concert – à deux exceptions. Motivé par les futures découvertes, ce festival de jazz m’a permis de retrouver les soirées musicales surprenantes, comme je les aime.

Visuel du festival Mama Jaz 2016
Visuel du festival Mama Jaz 2016 (source)

On m’avait parlé de Belingo Faro comme un musicien qui fait du jazz expérimental. Mama Jaz était l’occasion de découvrir, enfin, ce pianiste. Ce mardi 26 avril, en entrant au Conservatoire François Mitterrand à Quatre-Bornes, les restes de fumigène qui flottent dans la salle ressemble à mes fantasmes des bars de Saint-Germain-des-Prés des années 50. Sauf que la majorité des fauteuils sont inoccupés.

Ce soir, Belingo Faro n’a rien d’expérimental. C’est un jazz très classique avec des accents créoles qui fait parfois penser à Claude Nougaro. Il alterne entre standards et compositions. Il est accompagné de « deux jeunes musiciens » : Ashley Spéville à la basse et Fabrice Ramalingum à la batterie. Ce n’est pas ce que j’attendais, ce n’est pas ce que je préfère dans le jazz, mais c’est un très beau concert, plein d’émotions. Et je suis particulièrement captivé par Ashley Spéville dont la gestuelle sur scène ressemble aux sons qui sortent de sa basse.

Trois jours plus tard, je suis de retour au Conservatoire pour découvrir Neshen Teeroovengadum dont je n’avais jamais entendu parler. Même ambiance saint-germaine dans la salle qui est légèrement plus remplie que mardi. Ça commence avec un morceau plan-plan. Je ne sais pas si je vais tenir 1h30 à ce rythme. Et puis Teeroovengadum commence le deuxième morceau avec un riff séga qui a des sonorités mandingues. C’est surprenant, ça me prend aux tripes.

Il enchaîne et se déchaîne avec Ping-Pong. « J’ai choisi ce titre parce que cette musique va dans tous les sens », prévient Neshen Teeroovengadum en mimant des coups de raquette. Jason Lily monte alors sur scène pour se mettre aux percussions. Effectivement, c’est une musique qui va dans tous les genres, mais sans jamais être décousue. C’est la première fois que je vois un bassiste utiliser une pédale wawa. L’effet est impeccable sauf au moment de son solo. Steven Berton en abuse, ce qui masque la qualité de son jeu. Jusqu’ici, le claviériste Jocelyn Armandine suivait religieusement ses partitions. Mais pour son solo endiablé, il se lâche et révèle enfin son instrument.

Un autre morceau a un fond rythmique qui rappelle We will rock you. Mais ça n’a rien à voir avec Queen. Neshen Teeroovengadum explique qu’il s’est inspiré du Kollatam, une musique du Tamil Nadu en Inde. Il en profite pour dénoncer avec une pointe d’humour le fait que Susheela Raman avait été priée d’enlever Paal et Ennapane de son concert à l’île Maurice en 2012 car ces deux chansons sont habituellement reprises lors de processions religieuses. Ironie : Immedia, l’organisateur du concert de Susheela Raman qui avait censuré la chanteuse anglaise est aussi à l’initiative de Mama Jaz. Mais le guitariste termine son explication avec optimisme : « nous avons une culture riche qui ne demande qu’à être exploitée ».

29 avril 2016 - Neshen Teeroovengadum Kintet au Conservatoire François Mitterrand lors du festival Mama Jaz
29 avril 2016 – Neshen Teeroovengadum Kintet au Conservatoire François Mitterrand lors du festival Mama Jaz © S.H

Je sors du concert de Neshen Teeroovengadum stimulé et très content à l’idée d’aller partager ma découverte. Mais cet immense guitariste est déjà connu de mes amis mélomanes. Tout comme l’excellent batteur Christophe Bertin, le bassiste Steven Bernon et Jason Lily, un habitué des bars branchés de l’île. C’est ça d’avoir vécu hors du pays pendant 11 ans.

J’ai beaucoup d’attentes pour le concert de Jerry Léonide le samedi soir. Je ne le connaissais pas avant l’organisation de Mama Jaz – il en est d’ailleurs l’un des initiateurs. Je sais seulement que c’est « un pianiste Mauricien qui vit à Paris ». Pour nous Mauriciens, vivre à l’étranger est souvent un gage de qualité. Mais je me méfie de ce genre de fausses évidences.

Ce soir, Christophe Bertin est encore là, le célèbre Philippe Thomas est à la trompette et Kersley Pytambar à la contrebasse. Tout en se dirigeant vers le jazz, la musique de Jerry Léonide navigue entre le classique et le séga, en faisant parfois des détours dans le bebop. Il ne fait pas que vivre à Paris, il est très fort. Pour moi, c’est l’illustration parfaite du genre « jazz mauricien ». Rien que les titres montrent que son île est une source d’inspiration. Déjà le titre de l’album, The Key, la devise de l’île Maurice étant « l’étoile et la clé de l’océan Indien ». Ensuite les morceaux : Gris-Gris, Black River Road (la rue où il a grandi à Pointe-aux-Sables), Paul et Virignie ou South East Wind. Celle qui me touche le plus est Chagos, un hommage aux déportés chagossiens. Avant de la jouer, il évoque rapidement les tergiversations entre Obama et Cameron en précisant que ce n’est pas la politique qui le préoccupe, mais la souffrance des gens. Les différents thèmes de ce morceau pourraient bien illustrer ce drame : d’abord le calme, l’angoisse, la mélancolie pour terminer avec plus d’énergie.

Les configurations de la salle et de la scène font que je suis derrière le pianiste. J’adore voir ses doigts qui s’agitent sur le piano – on dirait qu’il fait n’importe quoi, mais ce qui en sort est ultra précis – et entendre ses chaussures qui claquent sur le scène quand il bat la mesure. Après le concert, j’ai l’occasion de parler à Jerry Léonide qui m’informe que les marchands de CD pirates à Port-Louis n’ont pas encore son album. Je le commanderai sur Internet.

La soirée continue à La Maison de l’étoile, Eurêka à Moka pour célébrer en beauté la Journée internationale du jazz où on alterne entre musique live et dj set d’Electrocaïne. Quand j’arrive, c’est le saxophoniste Samuel Laval et son quintet qui animent avec brio. Je vois enfin le talent de celui qui est considéré comme le fils spirituel de feu Ernest Wiehe, le plus bel ambassadeur du jazz à l’île Maurice. Les musiciens jouent en rond au milieu de l’immense salon de la maison coloniale, entourés des spectateurs. Sakti P et Maxï passent ensuite derrière les platines pour un set teinté de jazz et c’est fabuleux. Comme me fait remarquer un ami, ils font des choix audacieux (c’est la première fois que j’entends Mulutu Astatke dans une soirée) et le public en redemande. La petite heure électronique passée, le salon est à nouveau enflammé par le Philippe Thomas Syndicate. Avec eux Lion Klash vient improviser quelques phrases, la Sud-africaine Siya Makuzeni (qui sera en concert à l’Institut français de Maurice la semaine suivante) passe par-là et fait un peu de scat. C’est tellement bon d’être là ce soir.

30 avril 2016 - Le Philippe Thomas Syndicate à Eurêka pour Mama Jaz © S.H
30 avril 2016 – Siya Makuzeni se joint au Philippe Thomas Syndicate à Eurêka pour Mama Jaz © S.H

Gavin Poonoosamy, coordinateur de l’événement, expliquait que Mama Jaz a été créé par des « fous furieux » pour offrir une plateforme aux musiciens jazz de l’île Maurice, sans ambition mercantile. Cette envie sincère de partager la musique a été palpable. En plus des concerts, de jeunes musiciens mauriciens ont aussi pu échanger pendant des ateliers. Avec leur folie, ils ont proposé un festival de qualité (mention spéciale pour Frédéric François qui gérait impeccablement la sonorisation du Conservatoire François Mitterrand) qui fait honneur à la bonne musique et au public.

Je serai content de pouvoir dire que j’ai assisté à la première édition de Mama Jaz. Le rendez-vous est déjà pris pour l’année prochaine. Je verrai même des petits frères de cet événement dans quelques années : à quand Mama Rok ou Mama Klasik ?

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