‘The Invisible Man’ : ultra moderne solitude

Il m’est arrivé de me demander comment on devient SDF. Quel est le début de la dégringolade ? La personne se rend-elle compte qu’elle atteint le point de non-retour ? Peut-on être aussi seul au point de n’avoir aucune autre issue ? Je me suis souvent posé ces questions sans essayer d’imaginer les étapes qui mènent à la rue. Elles ont effleuré mon esprit et je suis vite retourné à ma petite vie confortable sans culpabiliser.

Avec The Invisible Man, Sedley Assonne propose un cheminement possible d’un homme vers sa perte.

Pourtant en voyant dans le journal un petit encadré qui annonçait la représentation de cette pièce jouée en anglais, je m’attendais à du théâtre de science-fiction en pensant au film de Paul Verhoeven avec Kevin Bacon. Ce titre énigmatique et le fait de savoir que Gaston Valayden interprétait l’unique rôle, ont suffi pour m’attirer à la salle Trup Sapsiway le samedi 27 août.

The Invisible Man raconte l’histoire de Jack qui se réveille dans une rue de Port-Louis. Il se dit invisible car personne ne le voit. Personne ne voit un SDF – je pense tout de suite à Ti Biskwi, une performance filmée par Oxedio. Jack interpelle alors ces passants qu’il juge trop occupés pour faire attention à lui avant de nous raconter comment il est arrivé dans la rue.

Marketing Manager dans un centre d’appels, Jack a pour mission d’attirer les investisseurs à placer des sous dans la communication. Alors qu’il a une situation confortable, il invite au restaurant une dame rencontrée dans le bus. Face à elle, Jack semble sûr de lui. Il explique qu’il ne voulait pas ressembler à son papa, pêcheur du nord de l’île et risquer de se marier à une fille de la plage. Lui, il admire Baudelaire et encense le village planétaire interconnecté. Un paradoxe, alors qu’il va se retrouver seul dans la rue.

S’ensuivent une série de mésaventures qui vont mener Jack à sa déroute. Sa femme le quitte car il ne sait pas aimer. Son patron intransigeant le vire à cause de ses absences fréquentes, forcées par des migraines à répétition. Son propriétaire lui demande de quitter son appartement car il a plusieurs loyers impayés.

Jack ne veut pas aller chez ses frères ou sa sœur par orgueil. Il ne veut pas aller au shelter car on lui posera trop de questions. Au départ, il semble se satisfaire de sa natte en rafia en guise de matelas, des miettes qu’il récupère de la cuisine de l’hôtel cinq étoiles d’à côté, de sa radio sur laquelle il écoute des musiques des années 50.

Gaston Valayden dans le rôle de Jack dans ‘The Invisble Man’ © Trup Sapsiway
Gaston Valayden dans le rôle de Jack dans ‘The Invisble Man’ © Trup Sapsiway

Mais la colère de Jack grandit au fur et à mesure. Il s’énerve contre les citadins qui lui demandent de baisser sa musique. Il se révolte contre les autorités qui lui ordonnent de bouger de cette rue. Il menace la caméra de surveillance qui, elle, le voit. Il pense alors à sa maman morte. « Tu es mieux là où tu es », soupire Jack en regardant le ciel. Il en a contre notre société et clame qu’il n’a toujours été qu’un homme invisible.

Au début de la pièce, je craignais une énième et barbante critique de la société pressée et individualiste. Mais The Invisible Man sonne comme une mise en garde. Nous sommes quasiment tous happés par notre travail. Nous nous sentons au-dessus de tout, nous prenons les choses pour acquis et nous remontons rarement en question. Car Jack n’est pas qu’une victime de la société. Il a sa part de responsabilité. Nous faisons tous parties de cet engrenage.

La mise en scène très minimaliste de The Invisible Man convient à l’histoire et au sujet. À l’image de la longue salle Trup Sapsiway (quasiment remplie ce samedi 27 août) où sont disposées des chaises en plastique. Pour changer de scènes, les jeux de lumières sont orchestrés par des interrupteurs à l’arrière de la salle dont les « tacs » retentissent jusqu’à la scène – plutôt perturbant. La musique qui sert de générique ou de transition entre les scènes est assez médiocre aussi.

Si le texte nous fait entrer dans la tête de Jack, on a l’impression que la pièce omet des étapes de sa vie qui le mènent à sa perte. Au contraire, tous les événements s’enchaînent brusquement comme si la nature s’était acharnée sur le personnage en un jour.

J’avais eu l’occasion de voir Gaston Valayden dans une adaptation créole de Tartuffe et dans l’excellent Baraz qu’il a lui-même écrit – il en a ensuite réalisé un court-métrage moins réussi. Formidable dans ces deux pièces, il est encore impeccable dans The Invisible Man. Si l’anglais semble être une difficulté au début de la pièce, il se détend au fur et à mesure de la pièce. Le bémol c’est quand il joue un Jack ivre. Mais on sait bien qu’au cinéma et au théâtre, les saouls sont toujours surjoués. (Le meilleur ivre reste Vivian François joué par Wesley Duval dans Fami pa kontan).

Plus que de l’invisibilité, la pièce évoque la solitude, notre importance relative, fragile et éphémère.

* La Trup Sapsiway prévoit une représentation supplémentaire pour le vendredi 2 septembre. Prix libre à la porte.

 

2 réflexions au sujet de « ‘The Invisible Man’ : ultra moderne solitude »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *