À travers nos lunettes de soleil

Est-il vraiment nécessaire de savoir d’où on vient pour savoir où on va ?

Jusqu’à mes 18 ans, je ne me suis jamais posé de questions sur mon identité. J’étais Stéphane. Quand je suis arrivé à Avignon pour mes études universitaires en 2004, j’ai commencé à me présenter comme un garçon venant de l’île Maurice.

J’ai très vite commencé à correspondre à l’image qu’on me renvoyait de moi-même. Je me complaisais dans le rôle de l’insulaire qui veut désespérément s’asseoir sur une plage pour admirer le coucher de son soleil tropical en sirotant un rhum. En réalité, je m’étais adapté au mistral et j’adore le pastis. J’avais accroché le drapeau mauricien à un mur de mon appartement pour jouer la caricature à fond. Tout ça était tellement superficiel.

Un coucher de soleil sur la plage du Morne : tellement cliché © S.H
Parfaitement cliché : un coucher de soleil sur la plage du Morne © S.H

Lentement mais sûrement, mon pays a cessé d’être une carte de visite. À peu près au même moment, mes compatriotes m’ont fait penser que j’étais en train de jouer une autre caricature. Celle qui se détache (inconsciemment peut-être ?) de son identité.

Je me souviens d’un séjour à Perpignan en 2007 avec deux amis mauriciens. La caissière d’un site touristique nous avait demandé d’où on venait. « Je viens d’Avignon, mais à la base je suis de l’île Maurice », avais-je répondu. Une des amis m’avait dit que c’était drôle que je mentionne Avignon avant l’île Maurice, qu’elle aurait placé l’île Maurice avant. Elle avait ce que j’avais alors pris pour un ton narquois et l’autre ami a eu un sourire entendu. Je n’ai pas voulu interpréter le sens (s’il y en avait un ?) de cette remarque, mais cette situation m’avait agacé.

Un an plus tard, lors d’une soirée à Lyon, un ancien ami du collège m’avait annoncé : « je suis plus métis que toi ». Je n’avais absolument aucune idée de ce qu’il essayait de démontrer. Mais je me suis demandé comment on peut être plus ou moins métis que quelqu’un ? Je poserai la question à Yannick Noah.

Après mes études fin 2010, j’ai fait un bref passage à l’île Maurice où j’ai travaillé pour une radio privée. Mes confrères s’étonnaient souvent en apprenant que j’étais Mauricien. « Pa ti pou dir ! »[1] Au bout de quelques jours, j’ai préféré prétendre être Belge. Et la conversation s’arrêtait là. Après l’étonnement, je suscitais une curiosité pudique.

Quand j’habitais à Madagascar, j’étais un Vazaha comme tous les Occidentaux. J’avais beau expliquer que j’étais un voisin-cousin de l’océan Indien, ça ne servait à rien. La couleur de ma peau leur disait l’inverse.

Étonnamment, pendant mes deux fantastiques années au Népal, on m’a souvent pris pour un Népalais. Dans la rue, on s’adressait à moi en népali. Ça me touchait, mais ça m’embêtait de ne pas pouvoir répondre. Lorsque je parlais l’anglais, on pensait que j’étais Français – de quoi alimenter ma crise identitaire. J’avais alors l’impression d’être Hercule Poirot : « I’m not French! ». Dans une soirée mondaine de Katmandou, un européen m’avait dit : « tu n’as pas la tête d’un Mauricien ». Alors, je lui ai posé des questions sur ses voyages à l’île Maurice. Mais il n’y était jamais allé.

À Avignon, on m’a pris pour un Italien, un Brésilien, un Mexicain, un Français, un Québécois ou encore un Israélien. Ma diction était plus évocatrice pour les Français que pour les Népalais : « il est trop rigolo ton accent créole ».

Depuis que je suis rentré au pays il y a presqu’un an, j’entends encore ces petites remarques qui m’étonnent. On excuse mon ignorance sur un aspect de notre pays en rappelant que j’ai été absent pendant longtemps ; on m’a dit que j’étais « un bon Français » parce que j’utilise une fourchette au lieu d’une cuillère pour manger du riz. Le pire c’est quand un ami d’école m’a dit « si je t’avais vu dans la rue sans te connaître, je t’aurais pris pour un étranger ». Bizarre.

C’est aussi intrigant qu’agaçant d’être confronté à ces questionnements seulement depuis que je suis parti pour mes études car j’ai toujours mangé le riz avec une fourchette. J’ai néanmoins été rassuré quand une collègue m’a dit que je suis « un vrai Mauricien » parce que je connais le langage Madam Séré[2]. Si seulement je l’avais su plus tôt, j’aurais sorti cet atout imparable à tous les sceptiques.

Toutes ces situations m’ont sincèrement remué. Je me suis demandé : qu’est-ce qui fait de moi un Mauricien ? Je n’étais plus à l’aise avec mon identité. J’ai joué le même rôle qu’au début de mes études, mais avec le but opposé : c’était pour me fondre dans la masse. J’essayais à tout prix de prouver ma mauricianité dans ma façon de parler et dans mes goûts. C’est comme certains musiciens qui se sentent obligés de placer « ti le le, o lo o la i le » dans leurs chansons pour que « ça sonne mauricien ». C’était ridicule.

C’est probablement à cause de ces doutes que j’ai eu des réticences à bloguer depuis mon retour en octobre dernier. Je ne voulais pas qu’on me renvoie mes 11 années d’expatriation à la face en me disant que je n’avais pas la vision d’un « vrai Mauricien ». Il est plus politiquement correct de raconter mon décalage avec un Népalais que si je devais relater ma conversation surréaliste avec un paysan mauricien dans un bar miteux de Poste de Flacq.

« Voyager, c’est faire une expérience identitaire : soit se retrouver soi-même, soit avoir le sentiment de devenir un autre » – Jean-Didier Urbain.

Après un bout de temps, j’ai réalisé que les questions sur ma citoyenneté et l’étonnement qui pouvait en découler étaient souvent naïfs et rarement méchants, au pire un peu taquins. Je reconnais que je suis particulièrement sensible sur la question. J’ai surtout compris qu’il ne fallait pas se prendre au sérieux et j’ai recommencé à bloguer. En réalité, je continue à écrire sur le Népal et je relate mes expériences de spectateurs.

Alors quand j’ai su que le lundi 5 septembre, le court-métrage Ile de France de Shiraz Bayjoo serait projeté à la maison de l’Étoile à Moka (avec le soutien du British Council, en partenariat avec l’association Porteurs d’Images), j’y ai accouru en espérant avoir de la matière pour un billet.

Avant la projection, alors que j’étais dans un groupe qui parlait de figurants étrangers pour les besoins d’un film, une personne m’a dit « ah non, mais tu ne ressembles pas à un Mauricien typique ! » Elle avait un ton catégorique d’un air de dire que ce n’était même pas discutable. Ça doit être le fait de se trouver dans une maison coloniale qui faisait ressortir mon teint pâle que je dois à mes ancêtres (en fait, ils auraient été des marins bretons alcooliques). J’ai froncé les sourcils et lui ai demandé « qu’est-ce qu’un Mauricien typique, alors ? » J’ai insisté sur le « typique » parce que nous avions cette conversation dans un groupe de quatre Mauriciens qui ne se ressemblaient pas. Sa réponse a été un bafouillage embarrassé. Pourtant, je voulais vraiment connaître sa définition. Car je doute que parler le Madam Séré suffise.

Je n’ai pas eu d’explication ce soir-là. Je suis allé me servir un verre de vin en attendant la projection.

Ile de France est un film contemplatif où l’on se balade de travelings en panoramiques. On voit d’abord la nature avec l’océan et des arbres. Ensuite la main de l’homme : les ruines en pierres des Néerlandais, les maisons coloniales, des objets religieux, des photos.

Il n’y a pas de visage. Aucune voix off commente les images. Seulement la lecture d’un texte de Bernardin de Saint-Pierre, quelques archives sonores en hindi (ou peut-être est-ce du bhojpuri ?), en français et anglais. Un séga s’immisce divinement. Heureusement pour moi, la chanteuse d’un groupe à la mode était assise devant moi pour confirmer que c’était Roseda de Ti Frere. Si j’étais un Mauricien typique, je l’aurais su tout seul.

Les images et la bande son d’Ile de France sont méticuleusement ficelées pour donner quelque chose d’assez hypnotisant. Les maisons, les objets et la nature racontent l’histoire de notre île. Ça me fait penser à Kétala de Fatou Diome dans lequel des meubles retracent la vie de leur défunte propriétaire. Je comprends alors que le film parle de notre patrimoine naturel, matériel et immatériel. Mais je me trompe.

Après la projection de son film, Shiraz Bayjoo a entamé une discussion avec le public. Un spectateur a fait une intervention très intéressante, parlant de son identité en tant que Mauricien, qu’il était un peu perdu après avoir voyagé, qu’il pouvait se sentir autant Européen que Mauricien. Le réalisateur a répondu qu’il cherchait justement à soulever ce genre de questions.

C’est là que j’ai compris que j’avais eu une lecture complètement erronée de ce court-métrage. Avec Ile de France, Shiraz Bayjoo aborde la question des diverses cultures qui ont construit l’île Maurice.

Une autre intervenante a fait remarquer à Shiraz Bayjoo que son film est sur son identité, pas celle de tous les Mauriciens. L’artiste (un Mauricien qui a grandi en Angleterre) a approuvé en indiquant néanmoins qu’avec cette discussion, son identité devenait collective. Il a également précisé que son court-métrage n’a aucune vocation historique avant de rappeler que l’île Maurice était vierge avant l’arrivée des navigateurs : « en tant que Mauricien, nous venons tous de quelque part ». À ce moment-là, je me suis demandé ce que pouvait penser la personne qui, juste avant la projection, trouvait que je ne ressemble pas à un Mauricien typique.

Je déteste les banalités mielleuses comme « je suis un citoyen du monde ». Je ne suis pas non plus irénique : je connais les différences entre Mauriciens. Mais c’est précisément à cause et grâce à ces différences qu’il est absurde de chercher la race pure de l’île Maurice – encore plus quand on est un Européen qui n’y a jamais mis les pieds.

Ce texte donne peut-être l’impression que j’extériorise ma frustration en ressortant de vieilles réflexions qui sont mal passées. Il y a un peu de ça. J’essaie surtout de résoudre ma propre crise identitaire.

Après la projection d’Ile de France, j’ai eu le sentiment d’être plus serein sur la question. Comme j’ai une grande foi dans l’art, j’ai cru que Shiraz Bayjoo m’avait sorti de la confusion. Mais c’était une illusion. La question reste toujours complexe, pour moi comme pour d’autres – à voir ce qui se passe en Europe, on constate que ce n’est pas réservé qu’aux jeunes états insulaires. Pourtant, je ne suis pas sûr qu’il faille forcément y répondre. Comme Dany Laferrière, je pense qu’on nous emmerde avec l’identité. Typique, Belge ou Népalais, je ne sais pas très bien d’où je viens, mais je suis sûr de savoir où je veux aller.

Durant ces dix dernières années, j’ai essayé de me définir. Mais se définir, n’est-ce pas un peu se finir ?

—-
Ile de France de Shiraz Bayjoo sera projeté dans le Jardin de Telfair à Souillac le mercredi 12 octobre dans le cadre du Festival Ile Courts.

[1]
« On aurait pas dit », en créole mauricien.
[2] Dialecte codé où on rajoute la lettre ‘g’ après chaque syllabe. Pour dire bonjour : bongonjourgour

9 réflexions au sujet de « À travers nos lunettes de soleil »

  1. ça te semblera certainement étonnant, mais tes questionnements me touchent et me renvoient aux miens! C’est parfois tellement plus facile d’être à l’étranger, perçus comme « étranger » même si l’on est pris tour à tour pour américaine, libanaise, anglaise (pour ce que j’ai entendu ici!), que de se sentir en décalage dans son propre pays. Je te comprends tellement! Pour ma part je me présente souvent comme marseillaise (alors que je ne le suis que dans le cœur!) avant d’être européenne et éventuellement française! J’ai beaucoup aimé Ketala, de Fatou Diome, et j’ai maintenant envie d’aller voir le film dont tu parles ici. Continue d’écrire, sur le Népal, sur Maurice ou encore sur le pastis… 😀

    1. Ça ne m’étonne pas du tout. J’ai bien senti que ça concerne pas mal de personnes qui ont un peu bougé. Tu as lu / écouté ce sujet ? En tout cas, merci pour tes bons mots, Pascaline. Et toi aussi, continue de nous faire découvrir le Sénégal et les «subtiles âneries» de Nasreddine (j’adore) !

  2. Je peux écrire un livre en réponse à ton article…
    Il n’y a pas de réponse à ta question, du moins si cette dernière n’est pas rhétorique; pas plus qu’il n’y a de solution, si tu considères la situation comme problématique… Je me pose des questions qui ressemblent en tout point aux tiennes, il m’arrive de me sentir frustrée d’un ‘droit d’appartenance’, ou encore d’être fâchée que les gens étalent leur ignorance et/ou leur manque de culture à mes dépens… car contrairement à toi, je ne crois ni en la naïveté, ni en l’innocence des dites questions… Je m’arrête là, de peur de dire des méchancetés…
    J’ai essayé d’aborder la question à plusieurs reprises avec des amis… Mais il semblerait que le sujet ne passionne personne! Du coup, je suis contente de savoir que je ne suis plus un ovni… Merci…

    1. Bien sûr, il n’y a pas de solution. Après avoir rédigé ce billet dans ma tête pendant trois ans, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas vraiment de problème – si ce n’est, ma susceptibilité sur la question. Mais j’ai trouvé que c’était cool de l’aborder ici. Et ça me rassure aussi de lire que d’autres sont dans cette réflexion. Si tu crois que le sujet ne passionne personne, peut-être qu’il nous (toi et moi) passionne trop…?

  3. 😀 c’est fou, je me reconnais totalement dans ton billet… pour les français, je suis malgache, pour les malgaches, je commence à être moins malgache et plus de la France…alors même que je parle plus malgache que d’autres restés au pays, c’est fou ce besoin des gens de te mettre dans une case et de ne pas juste te prendre pour la personne que tu es…et je me posais la question au final mais c’est quoi être une vraie malgache…bref…

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