A l’île Maurice, la langue maternelle potiche et baroque

Le 21 février est la journée internationale de la langue maternelle. Je dis toujours que la mienne est le français. Mais il suffit d’oser réfléchir un peu sur le sujet pour admettre que la réalité est un peu plus complexe.

Annonce de leçon de conduite avec voiture automatique à Poste de Flacq © SH
Annonce de leçon de conduite avec voiture automatique à Poste de Flacq © SH

Let’s face it. Ma langue maternelle n’est pas vraiment le français, pas tout à fait le créole et pas du tout l’anglais. J’ai baigné dans ces trois langues en grandissant. Le français, langue de communication avec la famille ; le créole, langue de communication avec les copains et l’anglais, langue de l’administration, de l’enseignement à l’école et, aujourd’hui, des relations professionnelles. Quand je m’exprime le plus naturellement du monde avec mes amis, ça donne une langue épicée, revenue au beurre salé et relevée à la sauce Worchester.

Par exemple : je tape ces mots sur le clavier de mon laptop, alors que j’ai mon poum[1] posé sur un stool.

Maurice a été sous tutelle française de 1715 à 1810, après quoi elle est devenue une colonie britannique jusqu’en 1968. Alors forcément, on mélange un peu de Shakespeare et de Molière. Bizarrement, même si la langue officielle est l’anglais, le français – et bien sûr le créole – est plus utilisé en société. On utilise beaucoup de mots du vieux français – souvent pas si vieux que ça – et on se réapproprie carrément le mot pour dire tout à fait autre chose.

http://lefrancaisetvous.tumblr.com/post/68567736563/ce-moment-when-you-start-penser-en-deux-langues-at

À Maurice, on pèse le taquet pour allumer la lumière. On « prend son bain », même sous une douche à l’italienne. On dit « insignifiant » pour dire « chiant ». On utilise « comme si » comme une conjonction à tout bout de champ : comme si, c’est un peu exagéré, mais entre nous on se comprend – comme si. On aime les pléonasmes pareil comme, il nous arrive d’oublier des mots. Surtout les articles : après le déjeuner, on demande à nos invités « tu veux café ? »

Donc je parle un français baroque[2] et un anglais potiche[3]. Je vais faire mon grand-mari[4] en disant que je suis trilingue avec le créole.Vous croyez que je fais par exprès[5] d’exagérer ? Pas du tout. Pour la grande majorité des Mauriciens, c’est comme ça au quotidien. Et ça peut être assez schizophrénique dans le milieu professionnel. On s’envoie des mails (des « courriels », si vous préférez) en anglais et quand on se rencontre en meeting, on se parle en français – ou en créole, d’ailleurs.

Forcément, parfois quand on parle en français entre Mauriciens, un vrai Français de Paris-La France peut croire qu’on parle créole (ça m’est déjà arrivé) ou qu’on est en train de jouer au Kamoulox. Ça peut énerver certains Mauriciens : « bé qui couillonade, ça ? « Insignifiant » c’est bien un mot français, non ? Foutour[6] ! » Il y en a aussi qui « bourre le dictionnaire dans la gueule » des gens pour leur montrer que, même si eux ne l’utilisent pas, ce mot existe encore.

Certaines phrases peuvent donner lieu à de sacrés quiproquos. Par exemple : « Hier, alors que je mettais arrière[7] j’ai tapé avec quelqu’un. Quand le boug a baisé en bas, j’ai dû braquer, mais mon flasher est allé s’éclater contre un poteau électrique. Alors, j’ai apporté la voiture chez le mécanicien. J’en ai profité pour lui demander de faire le servicing complet, parce que mes wipers bloque-bloquaient et il y avait une fuite[8] dans mon stepney[9]. J’étais mat net quand j’ai reçu la facture. »

Si les mots anglais de la phrase précédente sont compréhensibles par un Français à peu près bilingue, mon interlocuteur pourrait penser que la personne que j’ai heurtée a forniqué par terre. Mais non. « Baiser en bas » veut dire « tomber » chez nous. Quand on parle d’essuie-glaces qui bloque-bloquent, ça veut dire qu’ils bloquent légèrement. Oui, on répète des mots pour insinuer une nuance. Le sable de nos plages est jaune-jaune, vous comprenez ? Et je n’ai pas joué aux échecs en recevant la facture du mécanicien. Quand c’est un sentiment, « mat » veut dire « triste » ou « déçu ». Mais si je dis que « le dernier album de Coldplay est mat », ça veut dire « pas terrible », voire « nul ». Ça doit probablement venir du malgache, « maty » qui veut dire « mort ».

D’autres mots malgaches sont encore utilisés. « Malang », qu’on utilise surtout en créole, veut dire « sale ». Quand j’étais petit et que je faisais l’insignifiant avant d’aller à la douche, mon grand-père me disait que j’étais « enn milat malang ». En malgache, malangy (la dernière lettre est presque muette en malgache) veut dire que quelque chose sent pu[10]. On peut aussi parler des mots en hindi. On cuisine dans les karay[11] et on range les objets qui ne servent plus à rien dans le godam[12] – vous serez étonnés de savoir que l’Inde a beaucoup influencé la langue anglaise.

C’est assez logique qu’on retrouve ces deux langues chez nous car les Malgaches, en tant qu’esclaves, et les Indiens, en tant que travailleurs engagés, ont participé aux premiers peuplements de Maurice. Il y a aussi des mots chinois et portugais. Pour connaître les origines de nos mots, je vous conseille d’aller voir l’excellent blog Martian Spoken Here qui tient une rubrique dans le tout aussi excellent magazine Kozé (qui aborde d’ailleurs la question de la langue maternelle à Maurice dans une interview de Daniella Bastien).

Et puis, il y a la syntaxe anglaise. Ayo[13], là c’est mari[14] compliqué à comprendre. En général, je fais mes amis écouter mes dernières découvertes musicales. Mais je sais qu’en bon français, il faudrait que je fasse écouter mes découvertes musicales à mes amis.

Pareil comme avec le français, on s’approprie aussi des mots d’anglais. Du coup, ce qu’on dit ne ressemble plus du tout au mot initial. On s’exclame « fak ! » quand on est un peu embêté, par exemple. On fait pas mal de traductions littérales : Cape Town est une ville du Sud Afrique.

Évidemment, nous avons des messieurs et des dames qui ont un français châtié, s’expriment dans un anglais limpide et parlent un créole savant (le créole mauricien a une graphie depuis 2011 et le Creole Speaking Union bosse dur pour valoriser notre langue dans les écoles et les administrations). Mais la majorité d’entre nous faisons un cari mélange entre le français et l’anglais, en saupoudrant d’un peu de créole. Alors, ma langue maternelle n’est pas très académique, mais il arrive que certains Français pas trop rigides trouvent ça cocasse[15].


[1] mon derrière
[2] un français incorrect
[3] un anglais approximatif
[4] craneur
[5] À Maurice, on « fait par exprès », au lieu de« faire exprès »
[6] exclamation qu’on utilise pour montrer son impatience ou exaspération
[7] faisais une marche arrière
[8] crevaison
[9] roue de secours
[10] Pour être bien sûr que quelque chose « pue » ou « sent mauvais », on combine les deux
[11] Ustensile dans lequel on cuisine. En Inde, la karay est comme un wok moins creux
[12] fourre-tout
[13] Autre exclamation passe-partout. Exemples : « Ayo, j’ai oublié de te dire » ou « Ayo, je n’ai pas envie d’écrire cet article ».
[14] très
[15] mignon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *