Chez moi à Dhobighat

25 avril 2018. En ce jour de triste troisième anniversaire du séisme de Gorkha, j’ai envie de partager un de mes meilleurs souvenirs du Népal. En espérant que ça n’ait pas trop changé depuis mon départ, j’écris au présent et je ressors une ambiance sonore captée il y a quatre ans. Branchez vos écouteurs, je vous emmène à l’ouest de Patan, chez moi à Dhobighat.

Ni huppée, ni très populaire, ma rue est une belle mosaïque du Népal urbain. Parfaitement située, elle présente beaucoup d’avantages et très peu d’inconvénients. Proche de Kirtipur que l’on peut rejoindre à pied en traversant un pont suspendu au-dessus de la Bagmati, elle est à l’abri de la circulation chaotique de Katmandou, tout en étant rapidement accessible. En plus, même pas besoin d’aller jusqu’à Bhat Bhateni ou Big Mart pour faire ses courses : il y a tout dans ma rue.

On y croise des voitures avec plaques diplomatiques qui zigzaguent pour éviter les vaches sacrées affalées sur la route, des vélos Atlas, des piétons qui se raclent la gorge, des marchands ambulants, des artisans et des chiens qui aboient.

En bas de chez moi, il y a l’épicerie de Krishna qui est à l’image de la rue. Quand je lui demande quelque chose d’inhabituel, il plisse les yeux en réfléchissant longuement. Sans prévenir, il disparaît au fond de sa boutique et revient en demandant « Ça ? »

À côté, Laxma a tous les alcools locaux qu’il faut : le rhum Khukri, le whisky Royal Stag, le gin Ultimate, la vodka Ruslan et le vin Hinwa. Laxma a pour voisin Mankazi et son fils Suresh qui sont mécanos. Pratique pour mettre un peu de pression aux pneus de mon vélo. Le bar juste à côté est toujours animé par quelques hommes plantés autour d’un jeu de ludo.

Les joueurs de ludo © S.H
Les joueurs de ludo © S.H

Baghat, le tailleur, m’a remonté les ourlets de deux pantalons, recousu un short et un sac déchirés. Il utilise une machine à pédale qui fait un bruit que j’aime entendre. Quand il a beaucoup de travail, Baghat se fait aider par Amika. Quand il n’en a pas du tout, il s’assoit dehors et salue tous les passants.

Baghat, mon tailleur, et Amika © S.H
Baghat, mon tailleur, et Amika © S.H

De l’autre côté de la rue, il y a Gandi, mon coiffeur et son chien, Lucky. À voir la grosseur de ses ciseaux qui font un bruit intrigant, je le soupçonne de les avoir récupérés à Baghat. Sur ses murs, au milieu de plusieurs affiches kitschissimes – des fruits dans un panier en plastique ou une Ferrari rouge dans la neige – il y a une photo de l’actrice indienne Priyanka Chopra. Son certificat du « All Nepal National Barber Workers Union » est bien mis en évidence, en haut de toutes les autres affiches – même plus haut que celle de Shiva. Quand Gandi a fini de me couper les cheveux, il crie « OK !? » Je fais alors semblant d’examiner la coupe sous tous les angles et je réponds toujours « thik chha ».

Gandi me coupe les cheveux pour NRs100 (0,74€) © S.H
Une coupe chez Gandi vaut Rs100 népalaises (0,74€) © S.H

Juste après, ça sent le cumin, la coriandre et le curcuma chez Mira, la vendeuse de légumes au sourire radieux. Une fois, pour m’assurer que ce que j’allais bien acheter de la coriandre, j’avais vérifié la traduction népalaise dans un dictionnaire et pointé du doigt la botte en demandant : « dhaniyan ? » Depuis, quand je lui demande un légume en anglais, elle me traduit le nom en népali sur un ton interrogatif. Je réponds toujours oui. Son mari est un prof plus exigeant. Il ne me rend ma monnaie que quand j’arrive à dire le montant en népali avec l’accent impeccable.

La petite gargote sans nom d’à côté fait le meilleur buff choyala du monde. En face, Ram est l’un des nombreux bouchers du coin qui a d’excellentes pièces de buffle.

Ram, un des nombreux bouchers de ma rue © S.H
Ram, un des nombreux bouchers de ma rue © S.H

Quelques pas de plus vers la Ring Road (la route qui fait le tour de Katmandou et Patan) et on trouve une papeterie où j’achète rarement le Kathmandu Post et la pharmacie de Dhobighat qui vend le miraculeux Sancho.

Dans ma rue, il y a la version quincaillerie de la boutique de Krishna. Prem et Hira ont un emplacement minuscule où je peux trouver tout ce que je cherche pour la maison – sauf les lampes éco qui éclairent jaune.

Ram et Hika Karki dans leur petite quincaillerie de Dhobighat, Lalitpur © S.H
Prem et Hika Karki dans leur minuscule quincaillerie de Dhobighat, Patan © S.H

Près du temple Astha Matrika, le tintement des cloches et les chants des dévots préviennent que l’on atteint le dernier endroit calme de Dhobighat avant la bruyante Ring Road.

Au bout de la rue, plusieurs taxis sont stationnés en attendant une course. Certains, comme Rajas qui parle anglais « little, little », dorment ici tous les soirs dans leur voiture pour pouvoir prendre des courses aux aurores.

En contrebas de ce parking improvisé, quelques sportifs jouent au ping-pong sur une table en béton et utilisent des briques comme filet. Le bruit de la balle orange sur les raquettes en bois est camouflé par la circulation bordélique.

Les joueurs de tennis de table près de la Ring Road © S.H
Les joueurs de tennis de table près de la Ring Road © S.H

Ici on est abruti par les klaxons et asphyxié par les fumées noires qui sortent des pots d’échappement. On se fait héler par les receveurs des microbus qui énumèrent machinalement les noms des prochains arrêts avant de taper sur la carrosserie pour signaler au chauffeur – qui ne s’est pas vraiment arrêté – qu’il peut repartir.

Vers 17h30, ma petite rue se réveille. Les marchands ambulants s’installent, les enfants sortent pour jouer et les parents rentrent du travail. Et aux alentours de 19h, le quartier se rendort.

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