22 novembre 2014

#TaughtNotTrafficked : avant-première de « Sold » à Katmandou

Sold raconte lexpérience horrible dune adolescente népalaise à Calcutta. Alors que sa sortie officielle est prévue pour mars 2015, plus de 500 personnes ont eu le privilège d’assister à une avant-première du film au cinéma QFX Kumari de Katmandou, le mardi 18 novembre. J’en faisais partie.

« Si tu veux avoir l’Oscar de la meilleure photographie, il suffit de tourner un film au Népal », m’a dit Luke, un Australien en stage à Katmandou. Dès les premières images de Sold, je me suis dit que Luke avait raison. Mais je ne suis pas sûr que Jeffrey Brown ait fait ce film en convoitant une statuette d’orée (qu’il a déjà reçue en 1985 pour Molly’s Pilgrim).

Sold raconte l’histoire de Lakshmi, une népalaise de treize ans. Après avoir été amadouée par Bimla, elle accepte de partir de son village himalayen pour aller gagner de l’argent « en ville ». L’adolescente se retrouve, en fait, dans « la maison de la joie » à Calcutta, entourée d’autres filles plus âgées et dévergondées. Lakshmi est accueillie par Mumtaz, « la madame » qui a l’air généreuse et qui est ravie de constater que la jeune népalaise veut gagner de l’argent rapidement pour pouvoir payer un toit en tôle à ses parents (comme c’est touchant).

On est crispé dès que Lakshmi entre dans « la maison ». Alors que l’adolescente découvre son nouveau domicile en se demandant naïvement quel y sera son travail, on devine déjà toutes les atrocités qu’elle va endurer. Quand elle comprend enfin pourquoi elle a été emmenée à Calcutta, Lakshi se révolte mais n’arrivera pas à s’enfuir.

Entre temps, Sophia, une photographe américaine arrive à Calcutta pour travailler avec une ONG qui tente de sauver les enfants vendus. Un jour, alors qu’elle se promène près de la maison de la joie, Sophia voit Lakshmi derrière les barreaux de sa chambre et a le temps de la prendre en photo. Elle va remuer ciel et terre pour sauver cette adolescente qu’elle a aperçue pendant quelques secondes. Sophia pleure lorsqu’elle revoit la photo de Lakshmi sur son iPad – elle a l’âge de sa propre fille, évidemment.

C’est le moment où Jeffrey Brown a failli me perdre. Après les larmes et les violons, j’ai eu peur que ça ne tourne au classique impérialiste où l’occidental(e) vient sauver l’indigène qui ne peut s’en sortir autrement. Mais même si on n’a pas droit à un dénouement du niveau de The Usual Suspects, le scénario n’est pas aussi simple que ça. C’est surtout pour Lakshmi que les choses deviendront plus compliquées.

Dans un tel contexte, on pense spontanément à Slumdog Millionaire – Jeffrey Brown ne cache pas le fait de s’être inspiré du film de Danny Boyle. Mais Sold est plus tragique. Bien que la narration soit raisonnablement lente, le choc est assez brutal. L’atmosphère lugubre de la maison de la joie contraste violemment avec les images de l’Himalaya au début du film.

Sold révèle des acteurs impeccables. La meilleure est Sushmita Mukherjee, habituée à des films de Bollywood, parfaitement terrifiante dans le rôle de Mumtaz – j’ai eu du mal à la reconnaître lorsque je l’ai vue « en vrai » après la projection du film. Niyar Saikia, la jeune indienne qui interprète Lakshmi, est aussi épatante alors qu’elle s’aventure pour la première fois hors des petites productions assamaises.

Jeffrey Brown a mis dans Sold les petits ingrédients suffisants pour que je verse une larme. Je n’ai pas pleuré, mais j’ai été particulièrement dérangé. Sûrement parce que le film raconte l’histoire horrible d’une Népalaise de treize ans et que je vis actuellement au Népal. Ce qui est plus troublant c’est que, selon un rapport de Childreach Nepal, Lakshmi ne serait qu’une parmi les 12 000 enfants népalais qui sont vendus chaque année en Inde, au Bangladesh et dans les Émirats arabes unis.

La campagne #TaughtNotTrafficked a été lancée au Népal par Childreach lors de la projection du film Sold © Childreach Nepal
La campagne #TaughtNotTrafficked a été lancée au Népal par Childreach lors de la projection du film Sold au Kumari Hall de Katmandou © Childreach Nepal

C’est justement cette ONG qui était à l’initiative de cette projection spéciale pour lancer leur campagne Taught Not Trafficked au Népal. Après le film, une discussion a eu lieu avec la productrice Jane Charles, le réalisateur Jeffrey Brown, la photographe activiste et extrêmement talentueuse, Lisa Kristine (qui a inspiré le personnage de Sophia), Sunita Dunwar, une survivante du trafic d’enfants, Chandni Joshi, ancienne directrice régionale du programme UN Development Fund for Women (UNIFEM) et Tshering Lama, le directeur de Childreach Nepal.

Ce débat a rappelé que les trafics humains ne concernent pas uniquement les filles et la prostitution. On parle aussi d’esclavages modernes. Le ton était évidemment très solennel et les intervenants ne cachaient pas leur émotion. Sauf Sunita Dunwar, bizarrement. Cette Népalaise a vécu quasiment la même histoire que Lakshmi. Bien qu’un peu répétitive, son intervention (en népali, traduite par Tshering Lama) était très importante.

Au lieu de faire un témoignage poignant, Sunita a préféré éveiller les consciences : « oui, il faut contrôler nos frontières, mais il faut surtout sensibiliser les parents dans les villages du Népal, qui ne savent pas ce que vont devenir leurs enfants une fois qu’ils ont reçu l’argent ». Elle a également indiqué que la méthode la plus simple pour combattre tout trafic est l’éducation – si un enfant va à l’école jusqu’à ses 16 ans, on réduirait le risque de 80%.

De g. à d. : Jane Charles, Jeffrey Brown, Chandni Joshi, Lisa Kristine, Sunita Dunwar et Tshering Lama © Luke Pender
18 nov. 2014 au QFX Kumari de Katmandou – de g. à d. : Jane Charles, Jeffrey Brown, Chandni Joshi, Lisa Kristine, Sunita Dunwar et Tshering Lama © Luke Pender

C’est justement quand elle a répété cette phrase pour la troisième fois que j’ai pensé à ces enfants qui me servent le dal bhat dans les gargotes de Katmandou alors qu’ils devraient être à l’école. Jusque-là, j’étais confortablement assis dans ce fauteuil de cinéma en train de me dire « heureusement qu’il y a des associations qui bossent parce que le gouvernement ne fait rien ». En fait, je me suis rendu compte qu’on a tous une petite responsabilité.

Pour clore la discussion, Chandni Joshi a demandé à toutes les personnes présentes de se lever, de mettre la main sur le cœur et de promettre qu’ils ne seront jamais impliqués dans le trafic d’enfants. C’est à ce moment-là que le jeune homme à ma droite a pleuré. Après ce débat, les Miss Népal de 2002 à 2012 se sont prises en photo avec toute l’équipe du film en prenant des poses très glamours – de quoi dédramatiser la situation rapidement. Je sais très bien que si Emma Thompson (productrice exécutive du film) était là, j’aurais été parmi ces groupies.

J’ai profité de ce moment de relâchement pour demander au réalisateur pourquoi il n’avait pas choisi une Népalaise pour jouer le rôle de Lakshmi. Jeffrey Brown m’a expliqué qu’après des centaines de castings, il avait finalement trouvé « la Népalaise pour le rôle ». Mais la famille de la fille n’avait pas donné son accord pour qu’elle joue dans le film. Grâce à une famille un peu trop rigide, la carrière de Niyar Saikia va probablement décoller.

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Sold a été adapté du livre éponyme de Patrica McCormick. Le personnage de Sophia, interprété par Gillian Anderson, n’est pas dans cette version originale. Jeffrey Brown a voulu la rajouter en apprenant l’énorme travail de Lisa Kristine au Ghana, en Inde et au Népal.

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Commentaires

Serge
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Merci pour ce travail...
c'est dans des moments pareils que je me dis que tu mérites bien d'être l'héritier de Tintin ;)

Stéphane Huët
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Merci à toi, Serge. "Héritier de Tintin", ça fait super plaisir. Venant de toi, c'est la consécration ! ;)