Qu’est-ce que j’en ai à foutre de la politique (mauricienne) ?

Ce mercredi 10 décembre 2014, pas moins de 936,975 Mauriciens étaient appelés aux urnes pour des élections législatives anticipées. Mais quel intérêt j’avais à suivre ce cirque depuis le Népal ?

En octobre 2010, j’étais de passage à l’île Maurice après six belles années d’études en France. Alors que je contemplais l’île aux Bénitiers depuis Chamarel, un ami m’apprenait que le gouvernement, fraîchement élu, avait évoqué l’instauration d’un salaire minimum. J’avais froncé les sourcils pour marteler (sur un ton exagérément militant, je l’avoue) qu’il était temps.

L'île aux Bénitiers vu de Chamarel © S.H
L’île aux Bénitiers, vu de Chamarel © S.H

Du haut de ses 185 cm, mon ami m’a dit avec condescendance : « ki to kozé ? To mem pa res Moris… »[1] C’était un peu vexant, mais il avait raison. Six années sans connaître la souffrance quotidienne des Mauriciens. Comment osais-je me permettre de m’intéresser à leur sort ? Six ans hors du pays et, à peine arrivé, je prévoyais déjà de repartir. Qu’est-ce que toutes ces promesses en l’air pouvaient bien me faire ?

Les élections législatives s’étaient tenues le 5 mai (tout un symbole : le jour de l’anniversaire de la mort de Sir Gaëtan Duval) de la même année. Je n’avais pas pu voter parce que je n’étais pas au pays au moment du scrutin. Non, les Mauriciens de l’étranger ne peuvent pas voter par procuration. Difficile de se sentir concerné avec un système pareil. Pourquoi donc m’intéresserais-je à la politique mauricienne, alors que je ne vis plus dans le pays depuis septembre 2004 ?

Plus tôt en 2010, j’ai vu l’indifférence de quelques amis français pour les élections régionales dans leur pays. J’ai alors insisté sur le fait que « le vote n’est pas seulement un droit, mais un devoir ». Je ne sais pas d’où m’était venu cet esprit civique. Mais j’étais (et je suis encore) un étranger en France. Qu’est-ce que ça pouvait bien me faire qu’ils ne votent pas pour leurs élections (régionales, qui plus est) ?

Deux ans plus tard, beaucoup de mes contacts mauriciens sur Facebook s’excitaient après l’élection d’Obama. Je n’ai jamais compris l’engouement pour ce monsieur qui n’allait avoir aucun impact sur le développement de l’île Maurice, alors que la plupart ne savaient même pas qui était leur propre président.

On m’a expliqué qu’Obama était un peu « le président du monde » et que le nôtre (qui s’appelle Kailash Purryag) ne faisait que ratifier des lois au Château du Réduit. C’est vrai, quelle importance de savoir qui est le président sans pouvoir d’un tout petit pays (le mien, en l’occurence) ?

Je vivais à Nosy Be à ce moment-là. La « crise » qui avait éclaté à Madagascar en février 2009 battait son plein. Le pays connaissait de nombreux problèmes : coupures d’électricité interminables, cherté et pénuries fréquentes de carburant, corruption, impunité. L’indifférence, voire la participation des politiciens dans cette pagaille m’exaspéraient. La tension montait graduellement et, dans le désespoir, quelques-uns ont commencé à faire n’importe quoi (je sais que l’incompétence des autorités n’est pas une excuse à la violence).

Mais je vivais sur une « île paradisiaque », je pouvais avoir des fruits de mer quand je le voulais et j’étais mieux payé que la plupart des locaux. Qu’est-ce que ça pouvait bien me faire de voir les dirigeants gâcher l’énorme potentiel de ce pays que j’adore ?

Grande régate de Nosy Be 2012 - c'est vrai que c'était un peu le paradis © S.H
Grande régate de Nosy Be 2012 – c’est vrai que c’était un peu le paradis © S.H

Aujourd’hui, je vis au Népal. La politique est un roman passionnant que les meilleurs scénaristes de Netflix n’oseraient imaginer. J’ai essayé de comprendre, mais c’est dur de tout suivre. 601 députés élus le 19 novembre 2013 ont pour mission d’écrire la nouvelle Constitution du pays. Ceux élus aux élections de 2008 après l’abolition de la monarchie avaient déjà eu cette tâche, mais n’avaient pas fait leur devoir. Le Parlement actuel a pour énième date butoir le 22 janvier pour rendre la nouvelle constitution. J’ai entendu dire qu’elle était plus ou moins écrite, mais qu’on discute maintenant du partage des pouvoirs entre les principaux partis.

Malgré ces prétendues disputes de cour de récréation au plus haut niveau de l’État, ça tourne relativement bien à Katmandou. Une génération de jeunes gens motivés n’attend plus rien des politiciens. Ils se bougent pour proposer un « changement positif ». Il y a beaucoup d’activités culturelles dans la capitale et le pays est photogénique. Alors, pourquoi me soucierais-je de savoir que le gouvernement népalais n’a toujours pas signé le « Protocole additionnel à la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants » depuis 2000 ?

Vu magnifique sur l'Himalaya dans le cadre enchanteur de Makamana © O.B
Vue magnifique sur l’Himalaya dans le cadre enchanteur de Makamana – pourquoi se plaindre ? © O.B

Ce mercredi 10 décembre 2014, les Mauriciens sont allés élire leurs députés lors des élections législatives anticipées qui font suite à des parades nuptiales dignes d’une mauvaise telenovela.

En mai 2012, Paul Bérenger, leader du Mouvement militant mauricien (MMM) et de l’opposition s’était allié au Mouvement socialiste militant (MSM) de Sir Aneerod Jugnauth – un parti qui s’était tout juste retiré du gouvernement mené par le Parti travailliste (PTr) du Premier ministre, Navin Ramgoolam. Ces deux « mouvements militants » avaient gagné les législatives de 2000 ensemble. Dans les années 80, ce n’était d’ailleurs qu’un seul parti. Mais suite à des mésententes avec Bérenger, Jugnauth avait préféré créer son propre parti.

Finalement, le « requin » Bérenger a concrétisé une alliance avec Ramgoolam en milieu d’année – je passe sur les maintes tergiversations qui l’ont précédée. Le leader de l’opposition qui fait une alliance avec le Premier ministre, avouez que ce n’est pas banal. Les deux hommes avaient gagné les élections de 1995 avant que Bérenger ne se fasse virer parce que, dit-on, c’est un boulimique du travail qui fourre son nez dans tous les dossiers.

Notre cher Kailash Purryag a donc dissous l’assemblée le 6 octobre 2014 (il fait un peu plus que donner des autographes, en fait). Les élections législatives, initialement prévues pour 2015, devaient alors être organisées dans un délai maximal de 150 jours.

Entre-temps, le Parti mauricien social-démocrate (PMSD) de Xavier-Luc Duval (qui était aussi dans le gouvernement, mais qui s’est gentiment fait pousser dès l’arrivée du MMM) s’est allié au MSM pour aller aux élections sous le nom l’Alliance Lepep.

Ça vous donne la migraine ? Moi aussi. Mais on arrive à mieux comprendre ces étapes grâce à la bonne analyse de LSL Radio sur les enjeux de ces élections 2014.

Les dinosaures de la politique mauricienne monopolisent les médias, mais quand je lis des commentaires sur Facebook, je suis sûr d’une chose : le parti « d’extrême gauche », Rezistans ek Alternativ va gagner. Ça me rappelle 2007 quand je ne rencontrais que des gens « de gauche » en France. On connaît la suite. Pour les législatives 2014 de Maurice, il faudra attendre le vendredi 12 décembre. Mais je serai tenté de paraphraser cyniquement Fabrice Acquilina : « On ne vote pas avec des likes ».

De toute façon, de quoi je parle ? Je vis au Népal.

Je ne vais pas regretter que Rezistans ek Alternativ qui travaille assidument sur le terrain toute l’année ne donne que les raisons de ne pas voter pour les « partis traditionnels » au lieu de convaincre sur leur programme. Je ne vais pas m’offusquer parce que le candidat indépendant Percy Yip Tong (aussi atypique que brillant) a été interrompu lors d’un meeting alors qu’il avait les autorisations légales pour le tenir. Je ne vais pas prétendre que c’est anormal que sur 726 candidats, seulement 128 sont des dames – et combien de « jeunes » ?

Mais malgré mon indifférence forcée, j’admire sincèrement la verve de Gaël Étienne qui analyse la situation socio-politique de son pays depuis Grenoble – il s’était déjà fait remarquer avec sa lettre au Premier ministre après les inondations de mars 2013. Mais contrairement à lui, je n’ai plus envie d’entendre que « je ne suis point sur les terres mauriciennes ou que je n’ai pas cette connaissance infuse du terrain ».

J’ai arrêté de m’arracher les cheveux qui deviennent trop rares sur ma tête en lisant les aberrations de ces dirigeants qui ne me dirigent pas. La seule chose qui m’intéresse dans la politique à l’île Maurice aujourd’hui, c’est de voir les vidéos du Parti malin. Face à ce cirque, autant prendre un minimum de plaisir.

Peut-être qu’un jour, quand j’aurais décidé de me poser enfin dans mon cher pays, je saurais enfin ce que c’est de vivre (ou galérer) à Maurice. Peut-être qu’alors je rirais moins. Peut-être que c’est seulement là qu’on finira par croire que je me sens intimement concerné par ce qui s’y passe.

_______

[1] « De quoi tu parles ? Tu ne vis même pas à Maurice » en créole

Partagez

Auteur·e

fanuet

Commentaires

Serge
Répondre

« on ne vote pas avec des likes ».
c'est intéressant... un parallèle avec le Brésil est révélateur de la vérité de cette parabole. Après le premier tour des présidentielles, la gauche brésilienne, notamment les militants ont été surpris par la monté de la droite et de l'extrême droite. Ils ont donc redoublé d'efforts au second tour, sortant dans la rue mais surtout en se rendant bien compte que les élections ne se gagnent pas que sur les réseaux sociaux... il faut savoir faire le passage de l'internet à la rue...

Effectivement , il faut trouver une motivation surhumaine pour s'intéresser à la politique de son pays quand on est un expatrié. Mais en même temps, c'est en vivant à l'étranger que les problèmes de nos pays nous apparaissent plus clairement...
:)

Stéphane Huët
Répondre

"il faut savoir faire le passage de l’internet à la rue…" ça me rappelle ce que disait Benoît Thieulin sur la campagne d'Obama à Dakar. mais sinon, ce n'est pas trop surhumain pour moi de suivre la politique mauricienne :)

PASCAL Emilie
Répondre

Stef, quel bonheur de te lire..
un article qui tombe à point nommé et qui reflète l'actualité jonglant entre réflexions, ironie, humour... C'est tout toi! j'adore!
Je trouve quand même que tu parviens précautionneusement à y insérer ton point de vue ou plutôt à émettre quelques doutes et craintes par rapport à ce qui se joue dans notre pays, ce qui me parait tout à fait légitime.
Certes, nous avons quitté Maurice et certes nous n'avons pas les mains dans le cambouis, mais nous n'en sommes pas pour autant moins mauriciens, moins patriote, d'autant plus si nous nous intéressons à ce qui s'y passe.

Stéphane Huët
Répondre

Un éternel débat, n'est-ce pas ?

Rijaniaina
Répondre

Pour moi, c'est simple:
Il faut s'occuper de la politique sinon elle s'occupera de nous.

C'est pour ça que je m'y intéresse, dans la vie quotidienne mais pas trop dans mes blogs ;) pour l'instant

Stéphane Huët
Répondre

Peut-être que l'ironie de mon titre n'a pas été comprise ? En tout cas, je m'intéresse à la politique. Je m'y intéresse même quand ce n'est pas 'mon' pays.